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ttMardi 13 septembre 1994
Le jardin est beau, caryoptéris en fleurs et bien dodus cette année, rudbeckias et gaillardes font de belles couleurs mouvantes, encore des phlox bleus, des roses trémières et des delphiniums. Je tonds avec beaucoup de mal (herbe haute et mouillée) la partie agrandie au bas de l'escalier des Fééries. Bon résultat. Je pense pouvoir mettre cette parcelle en pelouse l'an prochain.
Je fauche l'herbe du parking avec la grosse machine que je maintiens difficilement tant elle vibre, tant elle est lourde. Je finis la pente des Douglas, prépare pour la plantation des millepertuis. J'abats les bosses à la pioche, tant bien que mal, les pluies d'automne finiront d'aplanir. Encore des pucerons lanigères sur le pommier à fleurs Everest. Je coupe les branches atteintes et gratte les plus grosses avec goudron appliqué ensuite. Dans la nuit, je transporte mes bois de taille jusqu'au feu du haut. Au passage de la rivière une chouette Effraie me frôle dans un doux bruit. Plénitude.
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Je faisais, le lundi matin, les courses pour toute la semaine, groupait le marché, la banque, la pharmacie, le supermarché, les achats pour le jardin (engrais, traitements, amendements, outils, plantes etc...) et l'essence pour les machines et la Roover, voiture qui servait à circuler dans les champs, cinq ou six bidons par semaine durant toute la période de tonte. Après quoi je ne ressortais pas de la semaine. Hubert Botal faisait les courses pour le week-end, il n'acceptait pas que je fasse le marché du samedi, car, disait-il, " je ne savais pas faire ".
Je me levais entre six heures et six heures trente, toujours largement avant lui. Ma toilette, le ménage et le linge menaient à huit heures trente (s'il le fallait, je poursuivais le ménage le soir, une fois la nuit tombée), heure à laquelle je commençais dans le jardin. Je refusais de me mettre en retard, il y avait tant à faire, surtout l'hiver quand les jours étaient plus courts, je guettais la pendule.
Je m'octroyais une demi-heure le midi pour déjeuner, debout dans la cuisine qui donnait sur la terrasse et le jardin, rentrais vers dix neuf heures pour préparer le dîner. Dès que les jours rallongeaient, je repartais travailler après le dîner. Les week-ends, Hubert Botal était présent le midi et le déjeuner durait plus longtemps. Ces jours-là, il travaillait dans la partie des arbres qu'il plantait dans les champs, l'arboretum commencé au-delà de la rivière. Il commençait tard, prenait une longue pause après déjeuner et finissait vers dix sept heures.
Hubert Botal a toujours travaillé " normalement " dans sa partie. Il ne faisait pas un jardin, il plantait des arbres dans des champs girobroyés. Il entretenait les haies et les clôtures (14 hectares entourés de barbelés, renforcés de grillages) l'aide-jardinier le secondant beaucoup dans ces tâches.
La beauté, là-haut dans sa partie, c'était moi qui la préservait en traitant régulièrement les grandes oseilles et les chardons (des journées avec un pulvérisateur à dos), en piégeant les taupes, en désherbant le pied des arbres, en traitant les troncs contre les mousses et les lichens, en ressemant de l'herbe sur les traces de feux qu'il faisait un peu partout.
Le jardin que je créais, mon merveilleux, s'étendait sur trois hectares devant la rivière, il aurait pu être visité dès 1997. En 2003, devenu splendide, il était, aux dires des spécialistes, sans équivalent dans la région. Il joignait à son étendue, à la beauté mille fois rehaussée et soignée, un nombre incalculable d'espèces et de variétés de plantes toutes étiquetées et datées par mes soins. Il fit l'objet d'un reportage important dans une revue consacrée aux jardins, fut photographié et louangé par les sociétés d'horticulture et les écoles, les paysagistes, les animateurs de visites d'art et d'histoire. Cela malgré une menaçante interdiction de publicité.
A nouveau, je faisais parler de moi, et je constatai, au fil des années, à quel point Hubert Botal ne pouvait en accepter l'idée. Personne n'allait voir ses arbres, ils étaient encore petits, regroupés dans les champs et, malgré ses efforts pour y entraîner les visiteurs, n'attiraient pas grand monde. Les gens préféraient passer du temps dans la roseraie, visiter les grands massifs de plantes vivaces, les arbustes décoratifs, les grandes collections de lilas, magnolias, conifères nains, le lavoir fleuri... Le tout agencé sur une immense et impeccable pelouse. Cela lui devint insoutenable.
Il avait manoeuvré pour m'enfermer dans ce jardin, pour me faire disparaître aux yeux du monde, créant par un travail insensé une oeuvre qu'il s'approprierait au bout du compte et de ma résistance, et voilà qu'on m'admirait à travers mon jardin, qu'on me félicitait ! Cela n'entrait pas dans son plan. Dès 1996, il fut entendu que ce n'était pas mon jardin. Il répétait :
- La terre est à moi, tu n'as jamais rien foutu ici, tu n'as rien ! La maison est à moi, le jardin est à moi, tout est à moi, tu es ici chez moi ! Tu n'as rien parce que tu ne fous rien !
Que répondre, que dire face à un tel discours? Je ne prétendais à rien, admettais ne rien posséder, mais à partir d'une friche j'avais fait ce jardin, il le savait bien, j'y travaillais de façon délirante tous les jours, de l'aube à la nuit, le jardin était toute ma vie.
Il continuait, contre toute évidence :
- Tu ne fous rien de la journée ! Tu traînes et tu rêvasses ! Tu n'as jamais rien foutu ici ni ailleurs ! Tu es Zéro !
Cet invraisemblable discours était habituel, je l'ai dit, il niait mon travail, niait mon existence même. Plus j'essayais de me justifier, de faire valoir l'évidence, plus la hargne montait, la bouche se tordait, les poings menaçants se tendaient. Je ne pouvais pas lutter. Il hurlait :
- Ce jardin c'est de la merde !
Ce qui ne l'empêchait pas de vanter à l'extérieur, avec emphase et exaltation, ses rosiers, ses lilas, ses fleurs... en un mot, " son jardin ". Quiconque le rencontrait, savait après quelques minutes qu'il possédait un jardin extraordinaire. Il ne tarissait pas, en parlait avec passion, avec fougue et brio, donnant toujours le nombre exact de rosiers, de variétés, de massifs, multipliant les noms savants de plantes et d'arbres.
Mon jardin glorifiait son image.
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A partir de 1999, par l'intermédiaire d'une revue de jardinage ( j'en reparlerai ) il m'accordera deux jours par an pour montrer mon oeuvre.
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Il autorisa, je le compris plus tard, pour des raisons bien précises : d'une part, la rédaction avait accepté que les visites fussent annoncées dans la revue, sans nom et sans adresse, d'autre part, mon jardin fut le seul jardin privé choisi dans la région. En consacrant le jardin, le journal valorisait les discours qu'Hubert Botal tenait à toutes ses connaissances et amis parisiens à ce propos.
Et puis, il était indispensable qu'il autorisât " un peu ". Le jardin n'était pas terminé, il fallait que je continue à travailler, à multiplier les massifs, à embellir, à planter encore et encore.
Ce " peu ", ces deux jours de visites, devait suffire à me motiver. Et cela suffit.
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Ces deux jours furent fixés au mois de juin, et des centaines de personnes, en différents groupes, ont pu voir mon jardin. Certains visiteurs se manifestaient dès le mois de janvier pour retenir une place.
Au cours de l'été, je bravais parfois l'interdiction et emmenais des petits groupes pendant les absences d'Hubert Botal; avec la peur au ventre (beaucoup de visiteurs ont constaté cette peur que je ne réussissais pas toujours à cacher). J'étais en infraction, me sentais coupable d'avoir désobéi, mais j'avais tant besoin de montrer, même un peu, quelques heures, cette oeuvre à laquelle je travaillais tant.
Ma vie, ( je ne sortais jamais, même pour aller voir d'autres jardins, ne faisais partie d'aucune association, travaillais de manière délirante pour faire et entretenir ce jardin très peu visité ), ma vie intriguait les spécialistes. Tous ceux qui entendaient parler du jardin voulaient le visiter, ils repartaient émerveillés. Peu à peu, et sans aucune publicité, nous acquerrions, mon jardin et moi, une notoriété qui rendait Hubert Botal extrêmement agressif.
Il n'avait pas prévu cela. Il insultait plus que jamais à ce propos.
Que je travaille de l'aube à la nuit tous les jours de l'année lui convenait très bien, il avait toujours âprement poussé dans ce sens, mais que j'en retire quelques succès et compliments n'était pas tolérable. Dès lors il attaqua sur la création notamment, sur mes connaissances en matière de plantes, c'est à dire sur le fond même de mon travail, et surtout, sur l'argent que cela coûtait.
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La totalité du jardin, lequel se transformait en parc, les collections de plantes et d'arbres rares, l'entretien énorme que cela représentait, les machines (tracteur et broyeur, tracteur-tondeuse, débroussailleuses, girobroyeur à main, Roover pour parcourir quatorze hectares, petites machines, outils multiples etc...), ainsi que le salaire des aides-jardiniers, représentait notre premier budget.
Il s'agissait de son argent, c'était lui qui achetait, rien n'était trop beau pour le jardin :
- C'est moi qui travaille pour payer, je paye, répétait-il, tout m'appartient !
Je l'ai dit, le jardin glorifiait son image. Il le vantait à l'extérieur avec une verve et un enthousiasme fougueux, mais me reprochait sans cesse l'argent dépensé et l'existence même de ce jardin.
Lorsque, déstabilisée, décervelée, épuisée par sa mauvaise foi et les discours ou ordres contradictoires truffés de mensonges effrénés, je décidais d'arrêter la création de massifs, il agressait jusqu'à ce que je reprenne. Il lançait, frappant au bon endroit, comme toujours :
- Tu es incapable de rien poursuivre jusqu'au bout, tu fais des caprices, tu ne feras jamais rien de bien car tu ne termines pas ce que tu as commencé ! Tu es nulle ! Tu es Zéro !
Ces attaques m'affolaient, mon perfectionnisme, flagrant, étant connu de tous. J'aime les travaux à long terme, m'acharne à toujours aller au bout de ce que j'entreprends. Le travail ne m'a jamais rebutée, ni les heures passées à faire mieux ce qui était déjà bien. Je n'en avais jamais fini avec la perfection, c'est en ce sens que mon jardin était merveilleux.
Entre les ordres contradictoires, qui tous entraînaient des agressions :
- Tu ne fais pas alors que j'avais ordonné !
Puis, à propos de la même chose :
- Tu fais alors que j'avais interdit !...
... Je n'avais en réalité pas le choix. Je poursuivais les travaux, quelque chose d'incontrôlable m'y poussait.
Ainsi, en 2000, il fit énorme pression avec menaces pour que je crée un dernier massif de rosiers, et me reprocha ensuite violemment, avec les mêmes menaces et pendant des mois, l'argent qu'il avait coûté. Il fit de même pour la seconde partie du massif de plantes vivaces et d'arbustes entourant la petite maison. Après 2000, véritablement égarée, affolée par ces attaques incessantes, injustes, orchestrées par d'ignobles mensonges et une incommensurable mauvaise foi, je n'entrepris plus rien qui fut onéreux, bouturais, multipliais, divisais les plantes et fis beaucoup d'échanges avec mes amies jardinières rencontrées en 2001 et gardées cachées de lui. L'une d'elle, Marianne, remaniait son jardin et me donna quantité de plantes et de rosiers.
Lui, glorieux, continua à acheter des arbres rares et coûteux, de nouvelles machines pour les champs. Il n'était jamais question de ses dépenses, il s'agissait de son argent, il en faisait ce qu'il voulait.
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L'argent
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Avec l'argent qu'il me donnait, j'entretenais les deux maisons, achetais les engrais, traitements, amendements, tuteurs, outils, étiquettes ( j'entretenais des milliers d'étiquettes ), et l'essence de toutes les machines, cela pour la totalité du parc, pour ma partie de jardin donc, mais aussi pour lui, et les listes étaient longues. Le drame survenait s'il manquait quelque chose. Je payais aussi les aides-jardiniers, les salaires et les charges. Il reprochait sans cesse :
- Avec tout le fric que je te donne, tu n'es pas fichue de...!
Je lui expliquai maintes fois, avec comptes à l'appui, que je reversais en grande partie l'argent donné dans les salaires, entretenais les biens communs, faisais l'essentiel des courses. Il n'en avait que faire, déchirait les papiers sans même les regarder et poursuivait ses accusations. La communication, là aussi, était impossible. De toutes les manières, par tous les vents, j'étais coupable. L'argent, totem dressé au centre de sa personne, servait à tous les dénigrements, à toutes les humiliations.
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Je n'avais rien pour moi. Le jardin grandissait, Hubert Botal l'exigeait, le célébrant toujours davantage à l'extérieur, mais il n'augmenta jamais la somme octroyée pour l'entretenir. J'étais au plus juste. L'hiver, j'économisais pour pouvoir payer l'essence des machines et de la Roover durant l'été. Je n'achetai ni vêtements, ni chaussures pendant des années; ma fille me donnait de vieux pull-overs et pantalons pour le jardin, c'était là que j'usais.
Il me condamnait et m'humiliait à propos de dépenses que lui-même ordonnait, dépenses que j'étais obligée de faire sous peine d'agressions et d'insultes de sa part.
Il répugnait aussi à reverser mes remboursements de sécurité sociale. Il s'agissait pourtant de petites sommes, je voyais régulièrement une gynécologue. Je refusai d'en parler et cachai ces consultations après qu'il m'eût insultée et humiliée à ce propos, bafouant ma féminité avec une infinie cruauté.
Les papiers arrivaient après le versement des sommes sur son compte; il ne les retrouvait soi-disant pas, bien que la date fût indiquée, affirmait les avoir déjà remboursés, m'accusait, se plaignait de reverser des sommes jamais perçues, (ayant pourtant dans les mains les papiers faisant foi ) enfin, lançait le tout en hurlant :
- Tu me fais chier avec tes maladies !
Souvent j'abandonnais, préférais ne rien demander. Je reculais le moment de consulter un dentiste ou un ophtalmologue, car si je n'obtenais pas les remboursements cela ferait un trou dans mon budget que je n'étais pas sûre de pouvoir combler. J'avais toujours peur de manquer d'argent, de ne plus pouvoir acheter ce qu'il fallait pour lui, et les listes étaient longues. Je me privais sur mes besoins personnels.
Peu à peu, n'ayant pas d'argent pour moi, je n'eus plus de désir pour moi, envie d'être belle ou bien mise, ce désir je ne l'avais plus que pour le jardin, je ne pensais qu'à être au mieux pour le jardin, " opérationnelle ", veillant à chaque instant sur sa beauté. La mienne ne m'importait plus. Peu à peu, je ne pris plus soin de moi.
Pourtant, devant les autres, Hubert Botal se montrait très généreux; pour paraître, l'argent dépensé ne se comptait pas. Ainsi, lors des fêtes qu'il donnait de temps à autre, les tables débordaient de victuailles prises chez un traiteur en trop grande abondance (une semaine ne suffisait pas pour épuiser les restes), de vins coûteux, de champagne, alors que je travaillais dans le jardin avec des bottes percées et des vêtements déchirés.
Parfois, il insistait pour m'emmener " faire les soldes ", il l'annonçait haut et fort à toute sa société. Je finissais par l'accompagner mais n'achetais rien. Ce qui m'aurait plu me paraissait trop cher et je savais que ces dépenses, comme toutes les autres, me seraient ensuite reprochées. Devant les magasins il n'insistait d'ailleurs pas, regardait sa montre. Il avait toujours, où que nous soyons ensemble à l'extérieur, des " coups de fil urgentissimes à passer ".
- Je l'ai emmenée " faire les soldes ", clamait-il ensuite, mais elle n'a rien voulu acheter.
Il ajoutait :
- Ceci dit, il ne faut pas l'emmener dans une pépinière !
Il laissait entendre que j'étais dépensière et lui coûtais très cher, mais qu'il ne pouvait rien me refuser.
En fait, nous n'allions jamais ensemble dans les pépinières, les plantes étaient commandées, la plupart étaient livrées. Il se montrait très généreux pour le jardin, lequel représentait un énorme budget, mais généreux pour lui. Son besoin de m'y faire travailler en esclave, la réalisation de ce besoin, était à ce prix, et cela ne lui pesait pas. Il exploitait sa terre, comme il disait. Avec mon travail qui ne lui coûtait rien, et la permanente satisfaction ( véritable jouissance ? ) de m'asservir.
Il offrit quelques cadeaux, au début, mais il fallait tellement remercier, tellement répéter que oui, cela me faisait très plaisir, que j'appréhendais qu'il m'en fît et fus soulagée quand il n'offrit plus que des plantes. Des semaines après il répétait encore :
- Je me demande si cela t'a vraiment fait plaisir, tu m'as à peine remercié.
ou :
- Tu ne mets pas mon collier ( même et surtout si je l'avais porté la veille ) je me demande s'il te plait, c'est dommage.
Ou :
- On en vient à regretter de t'offrir quelque chose.
Il fallait réaffirmer que oui, il me plaisait, et remercier encore.
Une de ses ex-femmes, la Numéro 3, avait un jour jeté par la fenêtre du cinquième étage, le stylo précieux qu'il venait de lui offrir. Combien je la comprenais ! Le stylo n'avait pas été retrouvé. Ce geste, qui me fut raconté par sa mère, puis par son frère, confirma les dires d'Hubert Botal lors de son divorce conflictuel, à savoir que cette femme était folle et hystérique.
- Nous l'avions bien vu, c'était clair, elle était complètement folle ! dirent-ils tous.
Elle s'est sauvée un jour, après 11 ans, a fui le domicile conjugal, disant que son mari la terrorisait, l'injuriait et la frappait. Bien sûr elle était folle, elle n'avait pas de témoin, nul ne l'a crue. Les personnes qui l'ont recueillie après sa fuite ont témoigné qu'elle était dans un état psychique délabré (mais cela est normal puisqu'elle était folle) et absolument démunie financièrement. Il gagna le divorce, des témoins reconnurent que le couple se donnait des marques d'affection en public. Comment pouvait-il la terroriser? Un homme si charmant ! Des propos injurieux? Des coups? Des menaces? Voyons, il était très gentil avec elle ! Elle était hystérique, bien sûr, folle, elle avait raconté n'importe quoi.
Les dernières années, courbée sur la terre, démunie, décervelée, vidée de toute force, pareille à un zombie, je pensais souvent à cette femme, pensant qu'elle seule aurait pu comprendre et m'aider. Oh ! Combien j'aurais aimé la retrouver !
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jjjDimanche 3 septembre 1995
J'ai traité les ronces qui repoussaient le long des haies déjà faites, arraché les petites, dégagé la rivière à nouveau et passé la débroussailleuse plus en amont ( à petites doses cette fois car mon doigt et mon pouce sont encore douloureux des excès de machines du début de semaine ).
Ai tondu jusqu'à la mare, puis le petit verger du nouveau champs. Devant la beauté qui en résultait, j'ai tondu le grand verger après avoir ramassé l'herbe fauchée et l'avoir mise en tas pour la brûler. Travail énorme. Piégeage de taupes et aplanissement des bosses à la pioche. J'ai les bras et le dos très douloureux suite au bêchage d'hier. Apprendre à diversifier les tâches. Ne pas bêcher ou biner plus de cinq heures de suite. Jeanne a appelé : Elise va avoir deux dents.
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bbVendredi 3 octobre 1995
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Il ne pleut plus et, à part quelques brumes le matin, il fait un temps estival. Moins de champignons, plus de golmottes, mais un premier " pied bleu " sous les aulnes près du pont. Je profite, à contre coeur, du beau temps et traite les ronces et les orties qui ont repoussé le long des haies terminées, de la barrière du haut au bois de la source. Je déteste cela mais... liste H.
Enfin j'attaque le dernier escalier de l'amphithéâtre avec le déblaiement de l'ancien trou à compost, rempli de pierres ( énormes ) et de glaise. Je fais d'innombrables voyages de brouette et bouche, avec les charges, les trous des bords de rivière. Ensuite l'escalier, avec un amoncellement fou de cailloux ( jetés là autrefois, sans doute, à la suite de la décharge ) que je transporte aussi à la rivière pour refaire son lit qui s'effondre par endroits (souvenir de ragondins). Je réussis à combler l'immense trou près du lavoir.
Je garde des pierres pour refaire deux murets, les cailloux enlevés ayant laissé une dépression trop importante, et plante, bien à l'abri, trois abélias grandiflora. Cela rend très bien. A voir avec le temps car j'ai toujours des doutes sur les distances de plantation. Entre mes allers et retours, je pense à l'installation des rhododendrons et azalées mollis, aux immenses trous qu'il faudra faire pour les planter, toujours dans les détritus de décharge.
A la nuit, je finis de biner le massif côté Mélèze, jusqu'à l'escalier des Féeries.
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kkk
Contre toute évidence, il soutenait que je ne " foutais " rien dans le jardin ni dans la maison, que je n'y étais pas ( où étais-je? ), que je n'agissais pas, que j'étais Zéro, nulle et inexistante.
Ces affirmations étaient à ce point ahurissantes ( il y en eut bien d'autres dans le même style ), qu'elles n'auraient pas dû m'affecter. J'aurais même dû en rire tant elles étaient dénaturées et invraisemblables. Mais je n'en ai jamais ri. Ces mensonges hallucinés étaient lancés dans un contexte de violence froide et absurde, avec détails précis et preuves monstrueuses de mon inexistence, qui ne prêtaient pas au rire, mais à la peur.
Je vivais dans le paradoxe et la torture morale, brandis sur moi comme des massues hérissées de mensonges, je m'affolais, courais en tous sens, m'engloutissais dans le travail, seule réalité tangible. Là, j'existais. Dans l'outrance, dans la démesure, le jardin embellissait de jour en jour.
Pourtant, je continuais à penser qu'il fallait travailler davantage, embellir encore le jardin, encore, encore, pour qu'enfin il reconnaisse mon existence.
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Les commandements
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Il mentait avec un aplomb tel, niant l'évidence, que cela m'anéantissait. Ou me mettait en colère. Je n'ai pas un caractère coléreux ni violent, je ressasse plutôt, essaie de comprendre, avance en me culpabilisant souvent. Il jouissait lorsque j'atteignais la colère, laquelle frôlait alors le désespoir. Il avait même inventé une chanson dans ce sens, qu'il chantait volontiers devant mes fille et petite fille. Elise la chantait aussi, sans savoir bien sûr ce qu'elle représentait, elle était simplement drôle :
" L'embêter, l'embêter
cclui casser les pieds
ccfaire en sorte qu'elle n'en puisse plus
ccqu'elle perde son sang froid... "
Cette fois encore, il banalisait. Il m'embêtait tout simplement, ce n'était pas très grave, on pouvait même en rire. Mais sachant sa bouche tordue, son visage haineux et ses mensonges délirants, ses ordres contradictoires pour être sûr de " m'épingler ", une mauvaise foi qui me laissait haletante, j'entendais ces chansons d'une autre manière. De ma vie je ne m'étais mise en colère de cette façon, je le disais au début, ajoutant même que cela était bon pour moi de m'extérioriser. Pauvre, pauvre, j'étais loin d'avoir compris. Ce n'était que le début, je voulais croire qu'il ne m'apportait que du bien; j'avais confiance, je l'aimais, j'excusais tout.
Avec le temps il sut bien provoquer ma colère, mais ne put jamais déclencher de la violence en moi. J'en suis incapable, en quatorze ans, j'ai au moins appris cela.
Car il essaya de toutes les manières, et à la fin, il la prépara d'ignoble façon ( j'en reparlerai ), pour qu'elle se déclenchât devant témoin, mais il échoua.
Ma colère même était minable, je bredouillais, cherchais mes mots, voulais encore me justifier, tandis qu'il continuait le réquisitoire, imperturbable, glorieux, vainqueur. Je ne pouvais pas lutter, j'avais d'avance perdu. Ses prodigieux mensonges devenaient vrais, il avait raison, il savait, il jugeait. Sa bouche alors reprenait sa place. Dans son visage glacé, quelque chose rutilait, marquait la satisfaction, le plaisir. D'un ton froid, il assénait ses dernières vérités, toujours les mêmes : j'étais " une incapable, nulle en tout et faignasse, une puanteur, une salope, une pute, personne ne pouvait m'aimer ".
Les " Nuits " de Xénakis ou les " Fugues " de Bach assistaient au jugement, m'encerclaient, chacals hurlants dans des nuits de cauchemars. Je suffoquais, m'enfuyais dans le jardin, poursuivie par la musique géante, servante de terreur et de mort.
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ee23 décembre 1996
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Il fait froid, - 8°
H. est à Nice pour Noël avec ses parents. Les enfants sont au Mexique. Je vois toutes sortes d'oiseaux à la recherche de nourriture, notamment des courlis, des gros derrières rouges non identifiés, des bécasses à la rivière. Les merles, les pics, les geais s'abattent sur les pommes restées au sol. Je place du lard, du pain et des biscuits dans les mangeoires des chèvrefeuilles qui se transforment en volières.
Je délimite la suite de la roseraie, dégage les feuilles mortes des érables en grattant fort et débarrasse les conifères nains des vieilles épines. Impossible de travailler le sol durci par le gel, aussi fais-je du nettoyage en hauteur. Les chiens me suivent pour un grand tour de vérification. Lorsque je m'arrête pour regarder les plantes recroquevillées ou les bourgeons gelés, ils prennent la position de l'ours et décrètent que ce temps n'est pas humain !
Les rosiers en jauge semblent résister, les céanothes, les solanums aussi. Le jardin de l'escalier blanc, que je n'ai pas eu le temps de nettoyer, est dans un état lamentable.
Tout est silencieux, infiniment gris, glacé. Heureusement mes chiens sont là, ils veulent me lécher la main, j'enlève mon gant pour donner ma peau nue. Mon jardin est partout autour de nous, immobile, enfoui dans l'attente des beaux jours. Mais à quand les beaux jours?
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Il répétait sur tous les tons que le jardin lui appartenait, qu'il pouvait en faire ce qu'il voulait, il menaçait de le passer au round up, ou au broyeur. Je ne pouvais parler de rien, ni m'enthousiasmer, surtout à propos du jardin qui était pourtant toute ma vie, sans qu'il dénigre ou rabaisse aussitôt. Et ceci, à partir de 1999, même en période d'accalmie.
Il ne fallait pas montrer des signes de fatigue ou d'épuisement le soir, bras et dos endoloris, mains écorchées après des heures de bêchage, de désherbage, de taille ou de binage, car cela provoquait une immédiate crise de colère. Sa bouche se tordait, il grondait :
- Tu ne fous rien de la journée ! Tu ne vas quand même pas avoir le culot de te plaindre !
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Je créais une oeuvre qui ne m'appartenait pas, dont j'étais dépossédée psychiquement jour après jour, qui était à sa merci, à propos de laquelle je ne pouvais m'exprimer, ni montrer enthousiasme ou passion, ni être fière, ni la faire découvrir, ni simplement dire que je l'aimais.
Je ne réalisais cela que par à coups, mais quand soudain j'en prenais conscience, je m'arrêtais, pétrifiée, mon coeur battant jusque dans mes tempes.
J'aurais voulu prendre mon jardin dans mes bras, le tenir serré contre moi, poser ma tête dans son cou... "Mon merveilleux, pourrons-nous nous protéger? Ma beauté, qu'allons-nous devenir?"
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Je ne lui parlai plus de mon travail. Je l'écoutais, pendant des heures, raconter le sien, et surtout la merveilleuse manière dont il dirigeait les employés de sa deuxième société. Je sus ensuite de quelle odieuse façon il les avait traités, comment il en avait véritablement " brisé " plusieurs.
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Anne Ménéri et François Bériot venaient régulièrement passer des week-ends à Ludère. Je les aimais, c'était la fête pour moi quand ils venaient. François, chercheur scientifique, a un caractère doux et tolérant. Hubert Botal le persécutait fréquemment sans toutefois aller trop loin car il voulait garder la relation. Il le persécutait néanmoins. Il se servait devant eux, pour allumer la cheminée, d'articles de chercheurs, en clamant haut et fort :
- Au moins ces papiers auront servi à quelque chose d'utile !
Hubert Botal avait abandonné la voie royale, mais pauvre, de la recherche, pour aller vers l'argent. Il enviait les purs chercheurs, voulait les abattre. Il lançait volontiers devant François des diatribes destructrices contre les instituts de recherche et les chercheurs, disant :
- Il faut faire sauter tout ça ! Ca coûte cher et ça ne sert à rien !
Il ne tenait pas ce discours devant n'importe qui, notamment pas les scientifiques avec qui il travaillait dans le cadre de sa société. François avait refusé de travailler avec lui et, de par son caractère, était une victime idéale. Il tentait de défendre sa communauté, cependant, il avait d'avance perdu.
Ces vexations et sarcasmes étaient fréquents mais de courte durée. Hubert Botal redevenait ensuite tout à fait sympathique. En effet, Anne Ménéri, pianiste professionnelle, lui était utile pour faire, lors de ces week-ends, de la musique de chambre avec lui. Hubert Botal décidait des morceaux à jouer, du temps et des horaires de répétitions. Il ordonnait des promenades et des travaux obligatoires dans les champs.
J'avais de la peine pour François, perdu dans ce genre d'activités. Hubert Botal se plaignait d'être obligé de jouer avec lui, pianiste amateur, qui ne possédait pas la virtuosité d'Anne. Hubert Botal aussi est amateur, mais il a une très haute opinion de lui-même.
Cette peine, et la tendresse que je ressentais pour eux, j'évitais de la montrer devant lui, sachant que j'étais en infraction. Je ne pouvais aimer, ni être aimée par personne, cela faisait partie des règles à respecter pour vivre avec Hubert Botal, règles au nombre de dix que j'ai un jour écrites et affichées dans la cuisine. Elles y sont restées un certain temps :
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Commandements
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- Ne jamais montrer du bonheur ou de la joie, de la tristesse ou du chagrin devant toi.
- N'être aimée ni admirée par personne. Ne jamais parler de moi. Admettre que je n'existe pas.
- Ne jamais montrer d'attirance, de curiosité ou de sympathie pour quelqu'un.
- Ne jamais te contredire, ni discuter tes ordres, ni réfuter tes mensonges et tes contre vérités.
- Ne jamais rien te confier, jamais, absolument jamais.
- Ne jamais être malade, ni fatiguée.
- Reconnaître ma nullité en tout, mon incapacité à travailler et mes dépenses outrancières.
- Me plier sans répondre à tes interdictions et punitions, admettre qu'elles sont méritées.
- Reconnaître que tu as le pouvoir et le savoir absolu.
- Ne jamais te dire que tu mens.
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Cette affiche, pourtant grande, écrite en gros caractères au feutre noir, cette affiche ne le gênait pas. Sans doute était-il satisfait que j'aie enfin compris ce par quoi il fallait passer pour avoir la chance et l'insigne honneur de vivre avec lui.
Il ne la fit disparaître que plusieurs semaines après, juste avant l'arrivée de ses copains invités, la cuisine étant un lieu de passage.
Anne, donc. Elle et François étaient venus à Ludère une dernière fois en juin 1998. La veille de leur arrivée, je n'avais pu m'empêcher de montrer ma joie, et Hubert Botal avait haussé le ton. Je ne pus rattraper ce manquement aux règles. Il les avait dénigrés, blâmés, je m'étais tue, mais cela n'avait pas suffi. Dès leur arrivée, il attaqua, et je compris que cette fois, il irait jusqu'au bout.
Excédés, humiliés, ils rentrèrent avant la fin du séjour, et ne revinrent jamais; Hubert Botal les avait définitivement éloignés de moi. Il pouvait se le permettre puisqu'il venait de dénicher un autre pianiste, Etienne Bredon. Hubert Botal répètera longtemps qu'il n'avait pas perdu au change.
Je fus témoin de la façon magistrale, fascinante, avec laquelle, au fil des années, il sut garder Etienne. Compliments, gentillesse, flatteries, intérêt marqué, excuses, jamais d'éclats. Je passais des week-ends tranquilles lorsqu'il venait : j'étais à l'abri.
Ambitieux, multi-diplômé, évoluant dans un milieu parisien distingué, Etienne rehaussait son image. Hubert Botal ne manquait jamais de faire son panégyrique chaque fois que nous avions des invités.
Etienne se montra toujours agréable avec moi, je pouvais m'exprimer devant lui, parler de moi et du jardin, Hubert Botal était prévenant et laissait faire. Nous donnions l'apparence d'un couple aimant. Etienne fut le seul à encore venir à Ludère alors que j'étais enfermée dans la petite chambre du fond; il ferma les yeux sur les humiliations et cruautés dont il fut le témoin et je sus alors combien Hubert Botal l'avait choisi à son image, j'en reparlerai.
En octobre suivant, Anne Ménéri m'écrivit qu'elle ne voulait plus rencontrer Hubert Botal, elle terminait par ces mots : " Je t'aime pourtant, pour des tas de raisons "...
Nous ne nous revîmes pas mais nous nous téléphonions parfois, quand il était absent. Je demandais à Anne de revenir. Je ne lui parlais pas des violences subies, je n'en parlais à personne, mais je voulais l'entendre pour qu'elle me donne de la force; elle avait traversé des épreuves terribles et en était sortie vivante.
Anne devinait ma peine, me répétait de venir à Paris, mais je ne pouvais pas, j'étais comme ligotée, bâillonnée. Tous les jours, à l'aube, je courais dans mon jardin, travaillais jusqu'à la nuit. Mon inouï, ma beauté.
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cccJeudi 26 juin 1997
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Il est tombé 51 mm d'eau entre la nuit dernière et ce jour. La rivière est en crue avec descente d'un torrent d'eau de ruissellement sur mes Ghislaine de Féligonde qui tiennent bon pour l'instant, leurs racines crispées sur les pierres. Le lavoir déborde, la rivière est folle, j'espère que les cailloux tiendront. Un début de torrent dans le bout de l'amphithéâtre et des nappes d'eau un peu partout, notamment sur les rhododendrons et les anglaises blanches au bas de l'escalier. Un vrai déluge, de l'eau dévalant sur la route et toutes mes roses écroulées, le nez au sol détrempé !
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uuVendredi 4 juillet 1997
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Enfin du beau temps ! Je n'en pouvais plus. Toutes les cerises sont pourries, même les oiseaux n'en veulent plus. Les petits pinsons du chèvrefeuille sont morts et n'auront pas vu beaucoup le soleil. J'ai le coeur serré de cela et de tant d'autres choses. La mort. Les parents les ont nourris et protégés de la pluie du mieux qu'ils pouvaient, mais le chèvrefeuille, touffu en avril, s'était trop dégarni ( sècheresse du mois de mai ? ) et n'offrait plus de protection.
Je regrette de n'avoir pas, malgré tout, installé un toit au-dessus du nid. Je l'avais envisagé mais avais craint l'instabilité avec les rafales de pluie, et la désertion des parents déjà affolés par le déluge. Il n'avait pas autant plu un mois de juin depuis longtemps.
Les roses sont pourries, surtout les anciennes; étalées sur les branches, elles sèchent maintenant sous le soleil, raidissent et craquent comme du papier décoloré. Je lutte, en taillant, contre une attaqe d'oïdium. A retenir car ce sont les premiers atteints : Zéphirine Drouin, Mme Pierre Oger et Reine Victoria, Mme Isaac Perreire, Sir Edward Elgar, Jayne Austin, les Iceberg, les Glamis Castle et Winchester Cathédral. Ceux-là dans les massifs du haut. Demain, à la première heure il faudra vérifier les autres, les gimpants aussi.
Je comble les drainages faits dans l' urgence aux magnolias et qui ont découvert leurs racines. Je ramène de la terre et paille tant et plus.
L'herbe pousse à la folie. Finir au plus vite le gros du nettoyage et reprendre les tontes en urgence. Les jours ne sont pas assez longs !...
jjj
Nous avions un abonnement au théâtre d'Orléans ( six spectacles par an ) et nous allions de temps en temps au cinéma, Hubert Botal choisissait seul les spectacles et les films, aucune discussion n'était possible. Je m'y habituai avec le temps, mais le théâtre me devint pénible car il s'agissait essentiellement de concerts.
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Au fil des années j'appris, avec Hubert Botal, à haïr la musique. Implacable, la musique orchestrait la violence, elle précédait, accompagnait les menaces, elle exultait dans les insultes.
Elle oppressait, elle tirait vers la désespérance, elle sonnait la mise à mort. Elle traquait dans tous les recoins de blessure, on ne pouvait y échapper. C'était lui, Hubert Botal au pouvoir absolu, le maître qui dirigeait. Robert Schumann, Stravinski, Beethoven, Varèse, Schönberg, et même les oiseaux d'Olivier Messiaen, devenaient des armes totales brandies dans ses poings tendus. Les chiens ne s'y trompaient pas, aplatis sous la table, pétrifiés, dès qu'il se levait pour pousser à fond le bouton de la chaîne stéréo.
Les fugues de Bach qu'il jouait au violon, tant aimées autrefois, devenaient harpies, rapaces qui s'abattaient sur ma chair. Les premières notes de ces fugues me mettaient en alarme, déclenchaient angoisse, affolement, et provoquent encore aujourd'hui de la souffrance.
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Les trajets pour nous rendre au théâtre étaient rebutants car Hubert Botal est un conducteur hargneux, extrêmement agressif au volant. J'eus souvent peur à ses côtés mais ne refusai jamais de l'accompagner : je n'avais d'ailleurs pas le choix, il était indispensable que je sorte " un peu "; il parlait beaucoup de nos sorties autour de lui, ainsi elles paraissaient innombrables, ( il agissait de même pour les soldes ), mais je ne compris réellement ces mises en scène que beaucoup plus tard.
Il roulait trop vite. Je pensais que ma place était auprès de lui, j'espérais ainsi le protéger, le défendre. Je l'excusais de tout, je l'aimais, ma propre vie perdait peu à peu de l'importance; si un accident devait survenir, j'étais prête à me sacrifier pour qu'il vive.
Parfois je l'imaginais mort, je voyais le cercueil fermé au fond du trou et entendais une voix qui venait de l'intérieur. C'était lui, c'était sa voix qui grondait :
- Sors-moi de là ! Tu entends ! Sors-moi de là tout de suite ! Qu'est-ce que tu fous quand je t'appelle? Sors-moi de là !
Imaginer cela m'était insupportable, je préférais mourir à sa place. C'était lui qui devait vivre, pas moi.
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La fuite
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Août 1998
En vacances, présent tout le jour, Hubert Botal se déchaîne contre moi. C'est à cette époque qu'il commença ( entre autres agressions ) à me lancer du café au visage :
- Estime-toi heureuse, il n'est pas bouillant ! Mais ça viendra !
Je le guettais dès qu'il avait une tasse à la main, prête à m'enfuir. J'essayais d'éviter les repas, mais il entrait alors dans une telle rage, avec menaces de plus en plus précises, que je revenais, réellement affolée. Il se montrait alors très gentil, quelques heures, puis m'insultait à nouveau, sans que je susse précisément pourquoi. La musique résonnait à fond en permanence, son violon envahissait tout, même mon jardin ( il jouait dehors ) ce qui ajoutait à mon angoisse.
Après deux semaines de ce traitement, réfugiée dans le grenier, en proie à une folle désespérance, je mets quelques affaires dans un sac et pars à Blois chez Joëlle, sorte d'amie gardée depuis plus de vingt ans, par épisodes. Joëlle est la seule de mes anciennes amies qui continue, de temps en temps, à me rendre visite à Ludère. Hubert Botal me la concède. Elle n'est pas dangereuse, ne le contredit jamais, l'écoute, le complimente; lui la flatte et l'encense volontiers, la manipule. Ce n'était pas une vraie amie. Joëlle avait une fois amené sa soeur, laquelle, horrifiée par le personnage, n'était jamais revenue. C'était ce qu'il voulait et Joëlle ne s'était pas posé de questions.
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Je m'interroge encore sur ce fait : Pourquoi m'étais-je réfugiée chez Joëlle, sachant que, toute acquise à Hubert Botal, celle-ci ne me croirait jamais si je tentais de lui dire la maltraitance? Pourquoi ne pas être allée chez Anne Ménéri ou Hélène Risant, ou une autre vraie amie qui, malgré l'éloignement et l'absence de contacts des dernières années, m'aurait peut-être amenée à parler, à enfin briser le silence dans lequel j'étais enfermée? Une amie qui m'aurait crue et m'aurait aidée.
J'allai chez Joëlle car, en réalité, je ne voulais pas parler. Je savais qu'en brisant le silence, je briserais la belle image du couple donnée aux yeux du monde et qu'Hubert Botal exigeait de préserver. Le couple, alors, éclaterait. Je ne voulais pas cela, ce n'était même pas imaginable.
Mon jardin, travaillé follement depuis tant d'années, commençait à prendre forme, à devenir tel que je l'avais imaginé et rêvé. J'étais en pleine création, la roseraie, les lilas, le lavoir... J'étais incapable de faire autre chose.
Je ne voulais pas quitter Hubert Botal, je refusais de perdre mon jardin (cette idée même me glaçait, je m'immobilisais, terrifiée, mon coeur battant jusque dans mes tempes, déraillant, hurlant jusqu'à mourir ). Même dans la violence, même dans les menaces de mort, je voulais poursuivre cette oeuvre qui était au centre de tous les chantages.
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Je m'enfuis, sachant que je ne donnerais à personne les vraies raisons de cette fuite. Je voulais qu'il cesse les violences et comprenne que j'étais capable de partir s'il continuait. Pauvre, pauvre. En m'enfuyant chez Joëlle, je n'allais pas bien loin, ne l'inquiétais pas beaucoup. Hubert Botal savait que Joëlle ne ferait rien contre lui, au contraire. Ma fuite fut un appel au secours, mais je n'allai pas chez la bonne personne.
Je pars donc, et lui laisse un mot dans la cuisine, disant que je n'en peux plus d'être ainsi traitée, qu'étant nulle, fainéante et inutile, je ne devrais pas beaucoup lui manquer.
Il appelle aussitôt pour me retrouver, c'est rapide car je ne vois plus personne depuis des années. Il y a Jeanne, ma fille, et Joëlle. Il ne se trompe pas.
Il laisse des messages désespérés à ma fille, puis lui parle de la même manière :
- Jeanne, je ne comprends pas ce qui se passe. Je suis perdu, je suis malheureux. Ta mère est partie, je ne sais pas pourquoi. Je suis très gentil avec elle, tu sais bien, je l'aime tant. Elle fait une dépression nerveuse, une vraie dépression nerveuse.
Il insiste. Ce n'est pas la première fois que Jeanne reçoit des appels de ce genre ; quand je reste trop longtemps dans le grenier, il l'appelle aussi. Jeanne sait que je ne fais pas de dépression nerveuse, mais comprend que je suis malheureuse. Je l'appelle pour la rassurer, mais ne sais quoi lui dire, je ne veux pas révéler la vérité, c'est trop difficile, et je ne veux pas quitter Hubert Botal, je ne veux pas mettre mon couple en péril, je ne veux pas quitter mon jardin.
Hubert Botal tient sans doute le même discours à Joëlle, qui entend beaucoup mieux ses appels déchirants. Je n'ai jamais su la teneur de leurs propos, Joëlle ne formule rien, elle élude.
Je suis chez elle avec mon sac que je ne déballe pas, je bredouille, je pleure, elle est devant moi, me regarde, m'observe, semble se demander ce que je fais ici au lieu d'être auprès de mon mari qui m'aime tant. Je me sens alors cernée d'étrangers menaçants et, malgré tout, en insécurité totale loin de mon jardin. Comme une prisonnière qui ne sait plus vivre en dehors de sa prison. Où es-tu mon merveilleux ? Comment pourrais-je t'abandonner ?
Je l'appelle, lui, le soir même.
Il ne fait bien sûr aucune excuse, ne reconnaît rien des violences en tous genres ni des cruautés, comme toujours, c'est moi qui suis fautive. D'un ton glacial il m'explique que je devrais avoir honte " honte !" d'être partie alors qu'il était sur son tracteur et passait le broyeur dans les champs. Ma fuite ne le touche pas, seul le moment choisi pour déserter le scandalise. Cela lui permet d'ignorer la vraie raison de la fuite, qu'il n'aborde pas, et de m'accabler encore en toute impunité.
Je suis " ignoble ! immonde !" Il le répète, il insiste, il accuse, il en est grandement offensé, outragé :
- Tu es ignoble d'être partie alors que j'étais sur mon tracteur !
Des années plus tard, cette réflexion me laisse encore pantoise.
Il est bien trop gentil, poursuit-il, et j'en profite. Si je pars, il n'aura aucune peine pour me remplacer, et payer des gens pour la maison et le jardin. Dans ce cas je n'aurai rien, et surtout pas mon jardin. Que je n'oublie pas ! Jamais ! Le jardin est à lui, il en fait ce qu'il veut, il peut le détruire, le passer au " Round-up " ou au broyeur ! De plus, profère-t-il, comme je suis incapable de travailler, il n'ose penser à ce que je vais devenir !
- La rue pour toi ! hurle-t-il, la rue !
Je suis anéantie. Je n'ai pas d'argent, ne sais comment m'échapper, refuse de laisser mon jardin, ne veut parler de rien à personne, j'ai honte. Et si je sors du silence, si je réussis à parler, qui me croira ?
La nuit, dans un lit chez Joëlle, je me sens perdue. Il n'admet rien, ne s'excuse de rien, si je reviens tout continuera comme avant, empirera sans doute; les poings menaçants s'abattront, moins redoutables que les insultes, le langage ordurier, les humiliations. Qu'avais-je espéré?
Je fus très lucide cette nuit-là, mais pas au point de m'enfuir à nouveau et d'aller me réfugier chez une vraie amie, à qui j'aurais pu parler enfin, pour pouvoir le quitter.
Au matin, tétanisée, décervelée, brisée, je me sentais incapable de reprendre un travail quelconque, je me répétais ( comme il le répétait ) que je ne savais rien faire. J'étais coupable, responsable de tout, j'avais peur, et, cela peut paraître invraisemblable, n'avais qu'une envie : aller me jeter aux pieds d'Hubert Botal, lui demander pardon, et retrouver mon jardin, ma beauté, ma plénitude.
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Je me sentais aussi démunie et désespérée qu'à certaines périodes de mon enfance, caressais une petite cicatrice sur une veine bleue de mon poignet. N'allais-je pas, comme alors, garder en permanance une lame de rasoir dans ma poche pour pouvoir échapper, au cas où les choses deviendraient trop difficiles ?
Tout comme alors, il m'était impossible de partir. J'avais voulu, j'avais essayé et étais partie seule sur la route. Pourtant j'étais revenue, au milieu de la nuit, j'étais revenue. Il n'y avait pas d'issue. Quand j'avais huit, onze, treize, quinze ans, il n'y avait pas d'issue non plus, je ne pouvais pas m'enfuir, je n'étais capable de rien.
J'avais lu quelque part, et noté : " Quand on a sept ou onze ans, il est moins effrayant de se considérer comme un raté décevant, indigne d'amour, que d'admettre que l'on vit avec un monstre."
Mais comment est-il possible qu'à l'âge adulte, lorsque l'on a un métier et des enfants, on puisse encore considérer les choses de la même façon ? Toute la vie, les joies, les épreuves, les naissances et les deuils, les choses dans la tête qui sont devenues des livres, des expériences en pagaille, tout cela n'empêche pas que l'on éprouve la même honte à dire, à reconnaître, la même volonté de cacher, quitte à y laisser sa peau.
Je ne pouvais plus quitter Hubert Botal. C'était trop tard, il eût fallu m'enfuir dès le début, à la première insulte, à la première gifle. La femme que j'étais, libre de faire des choix, indépendante, disparaissait, laissait place à la " chose " d'Hubert Botal. J'étais incapable de gagner ma vie, incapable de faire un pas à l'extérieur de mon jardin. Au dehors, tout me faisait peur.
Une ombre géante planait sur moi, son Ombre : il était inconcevable que je puisse me dresser contre lui, l'accuser, le montrer au monde tel qu'il était.
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Je revins à Ludère le lendemain matin. Ma fuite n'avait pas été longue, et ratée.
Hubert Botal m'accueillit avec son discours habituel :
- Tu as fait ta méchante, ce n'est pas bien de faire sa méchante, tu as de la chance, j'ai beaucoup de patience avec toi. Tu es dépressive, fatiguée sans doute, ce n'est pas grave, ça arrive à tout le monde d'être fatigué...
Une fois de plus j'étais fautive, mais on allait me pardonner. Puisque j'étais fatiguée, il m'offrit cinq heures d'aide-jardinier par semaine. Son discours était logique, et surtout, surtout, c'était une façon de me relancer vers le jardin. Immédiatement, il me parla de la taille urgente des buis; il m'en parla avec gentillesse, revenant sur ma fatigue, essayant de la comprendre, ajoutant en souriant, comme pour me taquiner :
- Tu as perdu une journée avec tes bêtises.
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Il était prudent, et gentil, compréhensif. Il avait senti souffler un vent défavorable, craignait que je cesse de travailler, que je réduise, et qu'ainsi je sorte de l'esclavage dans lequel il me tenait à merci. Il était indispensable que je me remette au travail en urgence, et bien sûr, devant tant de gentillesse et sans rien comprendre, aveugle aux manipulations, je m'y remis avec plus d'ardeur encore. Pauvre, pauvre.
J'étais fatiguée. Pour qu'elle autre raison aurais-je voulu m'enfuir ? Il était tellement gentil avec moi.
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Après cet épisode, je ne suis plus jamais partie. Je m'enfuyais dans le jardin et rentrais quand la nuit devenait froide. J'étais inapte à partir, définitivement.
Et mon retour, ma défaite, le confortèrent, lui, dans l'idée du pouvoir absolu qu'il avait sur moi, accroissèrent ce pouvoir. Car dans les mois qui suivirent, il augmenta d'un cran la violence, lors de crises qui survenaient sans raison apparente, avec humiliations décuplées, violences physiques, langage ordurier devenant constant à cette époque et s'aggravant jusqu'à la fin, entrecoupées de périodes d'accalmie durant lesquelles les sarcasmes, la dérision et le mépris s'infiltraient fréquemment, dits sur le ton de la plaisanterie ou lancés avec un timbre de voix glacial au cours des monologues glorieux qui tenaient lieu, souvent, de conversation. La contradiction, ou toute réponse non conforme, devenait impossible, sous peine de dénigrement immédiat déviant du sujet abordé.
J'étais partie, et revenue le lendemain. J'avais accepté les conclusions concernant ma culpabilité, à savoir que j'étais dépressive et fatiguée, et reconnu que lui était " très gentil ", ainsi qu'il le chantait plus que jamais. J'avais montré implicitement que j'étais liée à lui quoiqu'il arrive.
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