lundi 19 janvier 2009

1 - Cris

Prologue

Les bras enserrant ma poitrine, je scrute les lueurs du soir; j'entends le bruit de la machine et guette avec effroi le crachement du moteur. Le feuillage détrempé s'écoule dans mon cou, je suis contre le mur, dans le chèvrefeuille, j'attends. La machine à broyer est en marche, je la vois parfaitement, jaune et rutilante, gueule ouverte au ras du sol. Le ciel flamboie, on a crié quelque part, je tourne le cou, affolée, la machine gronde, où a-t-on crié ?
Je m'enfonce dans le chèvrefeuille, des branches souples se referment sur moi. C'est mon sang, mon coeur, (oh mon Dieu !) mon coeur, une boule dure qui oscille entre la terre et la machine qui détruit.
La machine a déchiré la bordure, pulvérisé les sauges, le bleu nuit éclate dans les roues et disparait, happé par la terre. Une odeur âcre remplit l'espace. Les pivoines, les delphiniums, les angéliques, les épilobes, tous s'écroulent, heurtés, démembrés, écrasés. La sève jaillit, étoile un instant le froid du métal qui vibre. On a crié quelque part. Où ? Tout disparaît, les tiges fermes des phlox, des monardes et des grands tabacs blancs, éclatent vers le ciel, craquent et retombent en miettes.
Je recule. C'est ma propre chair, veines dénudées, qui résonne entre mes tympans; je recule, je m'enfonce un peu plus dans l'enchevêtrement du chèvrefeuille, je sens la pierre du mur derrière, le nid des pinsons est dans mon cou, j'en devine la paille sèche...

Il a broyé mon jardin.
Il le broyait, massif après massif, saccageant la roseraie, rosier après rosier.
Il broyait le soir, au coucher du soleil, pour que je ne puisse prendre des photos
et plus tard, l'accuser.
Il savait que j'avais commencé à l'accuser, contre toute attente, malgré toutes les constructions d'enfermement, d'isolement et de terreur tissées par lui année après année,
pour que ma soumission soit totale, que jamais un mot contre lui ne sorte de ma bouche.
J'avais commencé à l'accuser, et il voulait me tuer pour cela. Il y pensait. En attendant,
il détruisait mon jardin...


Le ciel rougeoie. Le corps puissant qui dirige la machine se stabilise, les bras raidissent aux commandes, les bottes piétinent et souillent; au-dessus, le visage se tord.
les roses pendent au bout des branches, lourdes de pluie et d'automne, nacrées, frémissantes.
Le premier rosier est happé sur son flanc droit, mutilé, traîné sous le fer; le suivant reçoit les roues puis le choc de la machine qui le broie en pivotant, un autre est fauché par l'arrière, la machine, crachant, en fait une bouillie de bois dur suintant de sève qui crève vers le rouge sang du couchant. Les roses en pétales explosés crépitent et disparaissent dans la boue soulevée de la terre soudain nue. Les roues et les lames prennent à revers, reviennent, chacun est pulvérisé jusqu'au pied de greffe qui s'ouvre et saigne, l'onde de choc gagnant jusqu'aux racines déchirées, écartelées, arrachées.
Enfouie dans le chèvrefeuille, je me noie, entraînant le nid des pinsons.
Le cri sort enfin de ma bouche.

Je dois raconter l'histoire...



dimanche 18 janvier 2009

2 - La rencontre ( l'alouette et le miroir )

J'ai rencontré Hubert Botal en février 1990 à Paris, lors d'une réunion-récital de poésie. Je m'y rendais le coeur léger sans savoir qui m'attendait là, lui, d'une grande prestance, le mouvement charmeur, le langage imagé, intelligent, racontant le passionnant "Big Bang", les premières secondes de création de l'univers, élégant et botté. Ce fut cela qui m'attira et me plut : ses bottes. Il n'était pas là par hasard. Il venait de divorcer, était seul et cherchait une nouvelle femme, La Numéro 5.
Durant ses longues années d'études, de doctorat et de recherche en agrochimie, il épousa la Numéro 1, puis la Numéro 2, puis la Numéro 3, qui elles aussi poursuivaient des études et préparaient des thèses. Vint ensuite sa période de création d'entreprise, son puissant désir d'ascension sociale et d'argent, il épousa alors une femme chef d'entreprise, belle et riche, issue d'une grande famille d'industriels, la Numéro 4.
Je tombai, au sens propre du mot car il s'agit là d'un précipice, dans la période suivante, obligée dans son glorieux parcours, sa période intellectuelle.
Son ami Michel Tragin, économiste, avait pour compagne Guilaine, pure littéraire dont il se prévalait beaucoup, et qui deviendra pour moi, malheureusement peu de temps, une véritable amie. Hubert Botal cherchait le même genre de femme. Il avait écrit à plusieurs femmes poètes dans un but de rencontre.
La traque avait commencé, j'étais sur la liste.
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J'avais publié plusieurs recueils de poésie et écrit des textes dans des revues. Hubert Botal avait contacté mon éditeur pour me rencontrer, lequel l'avait invité à ce récital de poésie.
Nous nous vîmes peu de temps lors de cette réunion, je devais rejoindre mon poste de nuit à l'hôpital, cependant, cette nuit-là, sur mon lieu de travail, tournant entre mes doigts la carte de visite qu'il m'avait laissée, je perçus une annonce de clarté dans mon paysage; il avait lu ma poésie et l'avait aimée, il était venu pour moi.
Je n'ai pas vu le chasseur, ni le piège, ni l'affût, j'ai vu un esprit brillant, un homme débordant de charme et séduisant, qui m'attendait.
J'étais en instance de divorce et assurais depuis quelques mois un emploi de puéricultrice de nuit. J'avais choisi ce poste après mon départ de Lorient, pensant avoir davantage de temps pour écrire, mais j'étais fatiguée de la vie à Paris; la nature, les bêtes, les ciels me manquaient. J'envisageais de regagner la province et de reprendre mon métier de sage-femme. J'avais décidé, avec l'argent partagé du divorce, d'acheter une maison quelque part où je trouverais du travail, dans le sud-ouest. Ma fille, Jeanne, qui avait dix neuf ans et vivait avec moi, serait restée à Paris pour y terminer ses études.
Mais tous ces projets furent balayés. Après ce passionnant " Big Bang ", les bottes, le charme, cette rencontre du 10 février, tout se passa très vite. Hubert Botal m'invita dans sa maison de Ludère, et dès mon arrivée, m'avoua d'une voix tremblante qu'il m'aimait, me cherchait depuis toujours. Je fus étonnée, bouleversée: nous ne nous connaissions pas, comment pouvait-il m'aimer, décider ainsi, en si peu de temps, de passer sa vie avec moi? Je ne m'interrogeai pas longtemps, son amour, son charme, me submergeaient. J'étais venue, j'illuminais, disait-il; il avait trouvé un trésor, répétait combien je sentais bon, criait son bonheur, déposait sa vie à mes pieds. Nous ne nous sommes plus quittés.
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Hubert Botal déployait son amour, le montrait à tous, le chantait, le clamait partout. Jamais je n'avais été adulée, admirée, fêtée de cette façon. J'étais la femme, l'Unique. Tout en moi était louangé, célébré, magnifié. Trop, disait ma fille, tout en se laissant elle aussi, porter par le charme.
Notre rencontre n'était pas due au hasard, je sentais bon. Il avait chassé, flairé, rabattu et piégé une proie idéale, laquelle lui ferait de l'usage (la précédente n'avait duré que trois ans, elle avait de la famille, des parents, des frères qui l'avaient protégée, retirée des griffes). La chasse n'avait pas été vaine, le prédateur exultait; j'avais le bon profil, et surtout, le bon mental.
Le miroir fut installé dans la joie, l'ivresse, le ravissement. Alouette éblouie, je me laissai entraîner dans ce tourbillon verbal et charmeur, intelligent, brillant de mille éclats tournés vers moi. J'étais la femme qu'il voyait dans ses rêves, je devenais la merveilleuse princesse, la divine, la belle adorée. Je confiai à une amie :
- Nous nous sommes enfin rencontrés. Seule la mort pourra nous séparer.
J'étais à lui pour toujours.
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L'alouette et le miroir
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Ingénieur agronome et chimiste de haut niveau, il avait laissé la recherche où il s'était pourtant distingué pour créer une société expérimentale d'agrochimie, " Alimex ". Il était brillant, entreprenant, décideur, fonceur, séduisant, extrêmement gentil et prévenant. Son intelligence et sa culture se révélaient avec superbe, séduisaient, enchantaient. De plus, c'est un excellent violoniste. La musique, puissante vague, douce au début, accueillie dans la joie, envahit ma vie.
Durant ces premières semaines, j'avais peine à croire au miracle qui se produisait : comment un homme tel que lui, aussi brillant et séduisant, pouvait être à ce point amoureux de moi?
Qu'étais-je pour déclencher tant d'amour? A ses côtés, je devenais talentueuse, belle et attirante, reine d'un royaume que j'avais ignoré. L'alouette, tout près du soleil, était en état d'admiration absolue, s'élançait dans le miroir en chantant sa joie, volait éperduement vers les bras ouverts du beau prince charmant.
Jamais je n'avais été aussi heureuse, aussi aimée, protégée. Je vivais sous un ciel lumineux les plus beaux jours de ma vie; je le contemplais, l'écoutais, craignais de le décevoir, j'étais amoureuse. Il affirmait l'être aussi, comme jamais de sa vie.
- Ta poésie est pleine de blessures, disait-il, parle-moi de tes chagrins.
Je parlais. J'ouvrais mes grilles, abaissais mes remparts. Il écoutait si bien, sa main caressant mes épaules.
Il avait lu ma poésie avant de me connaître, je sentais bon.
Environ trois semaines plus tard, j'entr'aperçus, dans un autre visage, la violence et la domination. J'aurais dû m'enfuir. Mais comment l'aurais-je pu? J'étais déjà très amoureuse, persuadée d'avoir trouvé l'homme que je cherchais depuis si longtemps, soulagée de pouvoir enfin poser mes bagages. Je me sentais protégée par lui à tout jamais, j'avais trouvé mon creux, mon abri.
J'étais charmée, au sens propre du mot, déjà capturée. Ce jour-là, il s'était vite repris et avait débordé, à nouveau, d'amour et d'attention. Je me souviens pourtant avoir été choquée, dérangée, par ces quelques instants. J'y pensai souvent durant toutes ces années.
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Nous habitions en banlieue et il voulut, de manière urgente, deux choses: que je cesse de travailler, et un appartement à Paris. Je devais recevoir, suite à mon divorce, une certaine somme d'argent qu'il considéra très vite comme sienne; il téléphona même à mon ex-mari deux mois après notre rencontre, en avril, la procédure étant à peine engagée, pour lui demander d'activer le paiement et le menacer d'un avocat. L'argent me fut donné sous forme d'actions qu'il transforma aussitôt pour pouvoir en disposer.
Très vite, il trouva dans le neuvième arrondissement un superbe appartement dans lequel il fit faire des travaux et que nous louâmes. Nous sortions beaucoup, il m'emmena en Italie plusieurs fois, et jamais je ne réalisai que tout cela, l'appartement et les voyages, se faisait avec mon argent. Nous étions ensemble pour toujours, il le répétait sans cesse, j'avais totale confiance.
Nous passions les week-ends dans sa maison de Ludère, non loin d'Orléans, ancienne maison de pays isolée, fichée dans un hectare de terrain en friche bordé par une rivière, laquelle deviendra notre maison principale en 1994.
Longtemps après, j'appris que mon argent servait à nous loger et à nous faire vivre à Paris, en location, alors qu'il rachetait la moitié de la maison de Ludère à son ex-femme qui l'avait acquise avec lui deux ans avant notre rencontre. Il s'était bien gardé de me le dire, avait toujours parlé de "sa maison". Avec mon petit capital, j'aurais pu racheter cette moitié de maison. Mais le plan d'Hubert Botal était autre, tout autre. Mon argent disparaissait dans le courant pendant qu'il investissait. La belle vie que nous menions à Paris, et dont il se servait pour achever de me séduire, était en fait payée par moi, lui permettant de devenir rapidement propriétaire à part entière.
Il calculait, me dépouillait, me couvrait de mots d'amour.
Je ne voyais rien, j'étais amoureuse; la toile était tissée, prête, je m'y avançais en chantant.
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j'arrêtai de travailler sous sa pression. J'avais travaillé toute ma vie et n'ai pas cessé facilement. Il répétait que j'étais fatiguée, qu'il était ridicule de s'épuiser ainsi pour un si pauvre salaire (qu'il méprisait autant que mon métier). Je travaillais la nuit et il s'ingéniait à m'empêcher de dormir le jour; après quelques mois de ce régime, je manquai effectivement de sommeil. En avril, je pris un poste à mi-temps et voulus continuer ainsi ; mais un week-end, à Ludère, il refusa de rentrer à Paris alors que je travaillais le dimanche soir et je dus téléphoner pour prétexter une maladie. J'étais désemparée, sachant les problèmes que mon absence soudaine provoquait à la maternité de l'hôpital. Je savais aussi que cela se reproduirait, que notre relation ne pourrait se poursuivre ( il commençait à menacer) si je continuais à travailler, même à mi-temps. Je l'aimais, l'admirais, j'avais toute confiance en lui. Il parlait beaucoup d'amour, pour toute la vie. Il répétait que tout serait plus facile si je ne travaillais plus, je pourrais l'accompagner dans ses voyages professionnels, j'aurais du temps pour écrire, il faisait miroiter une très belle vie.
Malgré la forte pression, les débuts d'agressivité par rapport à cela, je " tins " encore quelques mois.
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La violence parfois transparaissait, quelques secondes; il se reprenait aussitôt, disait alors des mots d'amour, devenait tendre, jouait du violon pour moi. Je le voyais colérique, rageur, mais ses emportements ne duraient pas et son amour semblait infini, grandissant de jour en jour. Il voulait me voir heureuse, répétait-il, et mon travail était un handicap. Il m'aimait tant, ne pouvait supporter de passer une nuit sans moi. Comment pouvais-je le faire souffrir ainsi?
Je le croyais, étais subjuguée, captée, envoûtée par ce délire amoureux.
Pauvre, pauvre. J'avais encore de l'argent, des amis, un travail, la proie n'était pas acquise, il était prudent. Il tendait la toile.
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Je cessai de travailler en août 1990, six mois après l'avoir rencontré.
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A partir de ce jour je fus, sans m'en rendre compte au début, sous sa dominance, et c'est ce qu'il voulait. Mon argent disparaissait jour après jour, je n'en gagnais plus, je n'avais rien, je dépendais de lui et c'est ainsi qu'il me voulait.
Il avait un plan pour l'élue, avant même de la rencontrer.
Le miroir, la toile, le gouffre, tout était prévu.
Comment aurais-je pu déceler un tel plan? Je croyais aux mots d'amour, j'y ai cru longtemps, même sous les insultes, les humiliations et la cruauté des premières années. Je voulais y croire. Je voulais être aimée.
Il charmait. Il régnait par le charme, tous acceptaient qu'il régnât. Il voguait, puissant destructeur, le mensonge éclatant, claquant comme un drapeau.
Au centre de sa personne, seul Dieu vénéré, rayonnait l'argent.
L'argent qui lui octroyait, dans la froideur et l'impunité, la jouissance d'abattre, d'humilier, d'asservir, et de vaincre.
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A Paris, après avoir cessé de travailler, je me fixai une règle d'écriture très stricte, cinq heures par jour obligatoires. J'écrivis des nouvelles qui parurent dans des revues, un roman qui, après un accueil favorable, ne fut finalement pas publié. Hubert Botal répétait que je ne savais pas me vendre, que c'était un sérieux handicap. Lui savait très bien faire cela, il se considérait comme un excellent commerçant. Il ne m'a pourtant jamais aidée. Il déplorait simplement, en plaisantant et en riant, mon manque de savoir faire, disait :
- C'est dommage, tu n'iras jamais bien loin dans ces conditions.
Je commençai un nouveau roman, " Fiona ", pensant que si ce dernier était accepté, je pourrais, à la suite, faire éditer le premier.
J'en étais là lorsque nous sommes venus habiter Ludère en 1994, et que le jardin accapara toute ma vie.
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Dès 1990, j'avais organisé à Ludère, avec mes amis et les siens, des week-ends à thème. Il y eut " le parfum ", " la rue ", " les maisons perdues ", " la Saint Jean ", et même un début d'atelier d'écriture. Guilaine, la compagne de Michel Tragin évoquée précédemment, m'avait fait entrer dans son cercle d'amis. Ainsi je rencontrai Hélène Risant avec qui je fis une partie d'émission de radio très réussie sur le thème des " maisons perdues ". Elle aussi devint une amie chère; nos rencontres étaient une joie. Malheureusement, Guilaine traînait un mal de vivre inguérissable, buvait de l'alcool blanc et prenait je ne sais quelle substance qui la faisait sombrer.
Je me souviens d'un après-midi où Guilaine et Michel Tragin étaient à Ludère en week-end avec nous. Guilaine, dans un état déplorable, ne pouvait plus tenir debout, je la soutenais avec peine. Je me rappelle les regards et le discours des Hommes " Grand Agrochimiste " et " Grand Economiste ", tous deux assis au soleil, les pieds posés sur la table et sirotant un alcool, assénant leur supériorité, baissant les yeux sur ces pauvres femmes, à jamais inférieures, à des lieues en-dessous d'eux, et dont ils avaient la charge, pesante. Ils en tiraient quand-même quelques avantages, et ils en riaient.
Je me sentis humiliée, et démunie, absolument démunie devant un tel comportement. Hubert Botal jubilait dans ce discours.
Guilaine et Michel Tragin rentraient à Paris et je me souviens (je revois tous les détails de cet instant, le bois fendu de la barrière, la portière de voiture), pendant quelques secondes, avoir voulu partir avec eux, arrêter tout avec Hubert Botal, m'échapper. Je ne l'ai pas fait. Pourquoi? C'était en mai 92. Guilaine se suicida en juin.
Quelques temps auparavant, à Paris, Guilaine m'avait mise en garde:
- Hubert Botal n'aime pas les femmes, avait-elle dit, il n'aime personne, il est vide de sentiment, comme Michel. Ces hommes-là mènent à la mort...
Je m'étais récriée, puis, devant son regard triste, m'étais tue. Savais-je déjà, au très profond, que mon amie disait vrai? Cet après-midi là fit résonner ses paroles mais Guilaine n'en perçut rien; elle était trop mal, elle allait déjà vers sa mort.
Ces journées à thème, " les journées de Ludère ", comme on les appelait, se sont arrêtées fin 92. Hubert Botal ne les supportait plus.
C'était moi qui organisais ces rencontres, je prenais trop d'importance, j'acquérais du pouvoir. Il éclata en crises de colère terribles ( elles firent partie des premières ) avec insultes humiliantes, menaçant, rabaissant mes amies d'insupportable façon. Je ne comprenais pas, à l'époque, les raisons de cette hargne violente, il n'en donnait d'ailleurs pas, il interdisait, cela devait suffire. Il hurlait:
- Je ne veux plus voir ces petites connasses écrivailleuses chez moi !
Sans raison formulée, ce qui ajoutait à mon désarroi, devant un déchaînement d'insultes, aucune discussion n'était possible.
Je mis donc fin aux rencontres de Ludère.
Après ces violentes crises, survenaient des périodes d'accalmie, charmeuses, durant lesquelles il redoublait d'amour et de gentillesse. Je retrouvais l'homme que j'aimais et la joie absolue, la confiance et le lumineux bonheur des premières semaines de vie à ses côtés. Je pensais alors qu'il fallait s'adapter à son caractère, éviter de faire ce qui lui déplaisait.
Lentement, je me soumettais.
Il y eut pourtant quelques révoltes de ma part, lors de ces premières crises. Je partis plusieurs fois sur la route en pleurant, à pied dans la nuit avec quelques affaires dans un sac. Où allais-je? La gare était à des kilomètres, les villages étaient endormis, il y avait un bois à traverser.
Je n'ai jamais osé prendre la voiture, qui était pourtant la mienne, terrorisée à l'idée de le laisser sans voiture dans cette maison isolée, et de la rage qui s'ensuivrait. La peur était là, déjà.
J'allais au bout du chemin et revenais, me répétant que j'allais le quitter mais qu'il fallait organiser mon départ. Au retour, il me couvrait de mots d'amour et le lendemain, je ne pensais plus à partir.
Une nuit pourtant, après une soirée particulièrement violente, toujours dirigée contre " les journées de Ludère " et mes amies, je déclarai que je le quittais pour toujours, rentrais à Paris et prenais ma voiture. J'étais à la porte, éperdue, fouillant mon sac pour trouver mes clés.
Il bondit, me gifla, arracha le sac de mes mains, le déchiqueta tout en jetant son contenu au travers de la pièce, mit les clés de voiture dans sa poche, verrouilla la porte de la maison et dit d'un ton très calme:
- Maintenant tu peux partir où tu veux, j'en ai rien à foutre.
Puis il alla se coucher.
Je tremblais de tous mes membres, j'étais terrorisée. J'ai pensé à rassembler mes papiers, à sortir par une fenêtre, à faire quinze kilomètres à pied pour rejoindre la gare, mais j'étais transie, je ne pouvais pas bouger. Il m'avait giflée, c'était la première fois. Ma main glacée tremblait sur ma joue brûlante. Je me recroquevillai sur le canapé, pleurai longtemps en me répétant :
" Demain soir nous rentrons à Paris. Je trouve du travail, je le quitte, j'arrête." Je tremblais et je pleurais.
Dans la nuit il vint me chercher, me ramena dans son lit, m'enveloppa de mots doux, de déclarations d'amour. Nous rentrâmes à Paris et il ne fut plus jamais question des " journées de Ludère ".
Il se montra très amoureux pendant quelques temps. Il m'offrit un nouveau sac à main, superbe, sans omettre d'en signaler plusieurs fois le prix, sous entendant que j'étais responsable de la destruction du précédent. Je l'avais " énervé " en voulant, stupidement, partir dans la nuit.
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Pourquoi ne m'étais-je pas sauvée à cette époque? Je pouvais facilement reprendre un travail de sage-femme, en remplacement ou intérim dans un premier temps. J'avais des amis, une oeuvre à poursuivre. Pourtant je ne dis rien à personne, je continuai à donner l'apparence d'une femme heureuse et comblée.
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En fait, les périodes de délire amoureux, de célébration et d'adulation qui suivaient les crises violentes, brisaient à chaque fois toutes mes velléités de fuite. Je l'aimais, je l'admirais, je l'excusais. N'étais-je pas responsable, ainsi qu'il l'affirmait avec force (et quelquefois avec la main levée) n'étais-je pas responsable de ses colères? Il ne s'en excusait jamais; lui n'était coupable de rien.
Il se disait éperdument amoureux de moi, pour toujours, comme si rien ne s'était passé.
Je n'avais jamais été aimée et fêtée de cette manière. Pauvre, pauvre. Je voulais lui plaire, me faire pardonner de l'avoir énervé. Il fallait faire des efforts, être plus tolérante, l'accepter tel qu'il était. Après tout, ses colères ne duraient pas, à force d'amour, elles s'atténueraient peut-être, il fallait être patiente.
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A Ludère je ne pouvais plus, et ne le demandais plus car les crises violentes me faisaient peur, recevoir d'amies. Je les voyais à Paris, dans la semaine, mais, la chose était entendue, plus dans cette maison où nous passions tous les week-ends et les vacances.
La toile d'araignée dans laquelle j'allais m'engluer se tendait, car il oeuvrait pour notre déménagement définitif à Ludère. Que je voie mes amies à Paris ne le gênait pas, il savait que nous allions partir.
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L'isolement et la soumission devaient se faire progressivement, sans que je puisse m'interroger et trop m'effrayer,
sans que je puisse avoir la moindre idée de ce qui allait advenir, ce qu'il voulait pour moi, en fait de bonheur, depuis le début : que je me prenne dans sa toile patiemment tissée et qu'il puisse m'y garder, à sa merci et à disposition, " légèrement vivante ".
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Les violences éclataient toujours à Ludère. Il y en eut bien quelques unes à Paris, mais moins menaçantes, et très courtes. Craignait-il que cela s'entende ou se voie? A Paris, je pouvais facilement m'enfuir et trouver refuge chez une amie. Terrifiée, affolée, je pouvais commencer à parler, dire ma détresse, et trouver de l'aide.
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Sa toute puissance se révélait mieux dans cette maison isolée, ma peur, et mon angoisse, y étaient plus palpables.
Enfin, il était indispensable, sous peine de me voir fuir aussitôt, de me préparer à la vie qui m'attendait là-bas : le travail forcené, l'isolement, la terreur, la brutalité, le décervelage,
des week-ends et des vacances à perpétuité.

samedi 17 janvier 2009

3 - Le piège

Nous nous mariâmes à Ludère en avril 1993, date choisie par lui comme étant une bonne opération par rapport aux impôts. Il avait, quelques semaines auparavant, acheté les champs, onze hectares qui devaient se transformer en jardin, et qui donc, lui appartiennent. Cela n'était pas innocent. J'étais heureuse de l'achat des champs, heureuse de notre mariage, je ne pouvais imaginer les chantages et cruautés que cela allait entraîner; je ne savais pas à quel point et de quelle manière il allait me faire travailler sur cette terre qui lui appartenait. Lui le savait. Il m'avait vue à l'oeuvre depuis plus d'un an. Il savait que j'y mettrais de la passion et m'attacherais à cette terre.
En 1992, après avoir nettoyé et désherbé autour de la maison, notamment le talus qui n'était que glaise, ronces et herbes centenaires et qui devint une merveille cent fois photographiée, après avoir pioché des semaines durant, enlevé les cailloux, amendé et tenté les premières plantations, je commençai à défricher, dans le prolongement, ce qui deviendra l'amphithéâtre, un immense roncier de 400m² en dénivelé, une sorte de trou en arc de cercle, qui avait servi de décharge.
Je déblayai, arrachai les pieds de ronces et aplanis à la pioche, construisis des murets pour maintenir la terre quand la pente était trop rude. J'avançais mètre par mètre, au prix d'efforts insensés, glissant dans la pente, embourbée, éreintée. Cela pendant des dizaines de week-ends.
Je retirai des tonnes de détritus, de cailloux que je portais à la rivière pour en consolider les rives et boucher les trous formés par les crues. Nous n'avions pas de machines à cette époque, je travaillais à la main avec pioche, bêche, barre à mine, seaux et brouette. Oui, il m'avait vue à l'oeuvre, il savait que je m'attacherais à cette terre.
Début 93, après qu'il eût acheté les champs, le travail devint énorme. Le terrain était en friche, abandonné depuis trente ans.
Je passai des milliers d'heures à déblayer les troncs morts, à débroussailler derrière lui qui enlevait le gros des ronces et des arbres écroulés, à refaire le lit de la rivière à la pioche ( j'y trouvai nombre de fers à cheval qui ne me portèrent pas bonheur ), à extraire la vase du lavoir, au seau, et faire avec celle-ci des îles sur la rivière, enlever les cailloux dans les champs, aplanir les pentes, traiter pendant des jours les oseilles, orties, chardons, repousses de ronces sur douze hectares avec un pulvérisateur à dos. Et tant d'autres travaux.
Jusqu'en juillet 94, date de notre installation à Ludère, nous n'y passions que les week-ends, mais dès le vendredi, puis dès le jeudi. Hubert Botal travaillait pour sa société, prenait du temps pour le violon et la musique, tandis que j'oeuvrais et m'éreintais dans les champs de l'aube jusqu'à la nuit. Je venais également y travailler lorsqu'il était en voyage professionnel ou autre. En 1993, mon argent avait disparu, il ne m'emmenait plus, il n'en était même plus question? D'ailleurs, répétait-il, " il fallait s'occuper des champs ! "
Il ordonnait les travaux, dirigeait, vérifiait; tout était " urgentissime ". Je dépendais entièrement de lui et il le faisait savoir. Il fallait travailler.
Pourtant, j'étais bien dans les champs (on ne pouvait encore parler de jardin, ni de parc, à cette époque) seule pendant des jours. Le travail ne me pesait pas, j'étais persuadée, et Hubert Botal m'entretenait dans cette idée, que j'en récolterais les fruits un jour. Je travaillais dans la durée, créais de la beauté, déjà, même en déblayant. Je voyais ce que ce terrain pouvait devenir, j'avais une foule d'idées de plantations, d'harmonies, de couleurs, j'en rêvais la nuit et le matin, dès l'aube, voulais sortir pour admirer le travail de la veille, et poursuivre. La passion s'installait, déterminée, mon besoin de création trouvait ses marques. Hubert Botal en montrait un contentement et cela me donnait des ailes. Je voulais toujours lui faire plaisir. Même si pour lui, rien n'allait assez vite, il voyait avancer le nettoyage.
Il me faisait des listes de travaux à effectuer, et les listes étaient longues.
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Samedi 22 mai 1993
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Temps toujours sec, j'arrose les petits assoiffés. Binage du séquoia et du tilleul, la terre est craquelée, je m'épuise avec la binette et termine à la pioche. Je remets le désherbage à plus tard et traite en urgence (liste H) les repousses de ronces et d'orties, le champ de la maison, le champ vert, le trou des hêtres ( au passage je les bine et les arrose, ils sont si petits ). Il restera le champ du haut, à faire au plus vite si le temps reste sec.
Je passe la débroussailleuse sous les ifs et le grand frêne, continue vers le talus, les herbes et rejets d'aubépine sont plus hauts que moi! Les ronces nécessitent d'être enlevées à la main, d'où la longueur du travail, mais le résultat est magnifique, la vue plonge vers la rivière, les ifs et les houx sont superbes ainsi dégagés.
Je laisse les euphorbes, quelques beaux genêts et trois cotonéasters, résultat de mes boutures d'il y a deux ans. Je nettoie le prunellier ( lierres et ronces ) et sacrifie des églantiers rampants et sans avenir, agglutinés sous les ronces.
Je retire encore des algues de la mare, qui reviennent sans cesse. L'eau, dessous, est cependant très claire. Je ne regrette pas les heures passées à enlever la vase car tout est assaini, je revois deux carpes Amour. Les iris sont en fleurs, les arums ont repris. Je ne retrouve pas les cosmos, sans doute dévorés par les limaces ( faire des ronds de cendre ).
A la rivière, je dégage les barbelés laissés au sol ( liste H ), arrache les ronces, passe la débroussailleuse sur la pente et nettoie les noisetiers au passage. Je rentre à la nuit, et trop chargée d'outils, je laisse les barbelés. Penser à les ramener demain, sinon...
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Je relisais mes carnets. J'ai tout écrit dans mes carnets, jour après jour, j'ai ainsi l'historique du jardin, de ma vie durant ces années. J'avais les larmes aux yeux en relisant l'enthousiasme, la joie, l'exultation dont je débordais déjà, alors que j'étais le plus souvent dans la boue, à peiner sous des charges ahurissantes, à me battre contre des ronces géantes, des pierres, des glaises. Je ne rentrais qu'à la nuit, les bras et les genoux endoloris, les mains blessées.
Pourquoi tant de fougue et de ferveur? Je voulais lui faire plaisir. Je n'avais jamais créé de jardin, j'apprenais dans les livres. J'avais soif de beauté, d'harmonie. Hubert Botal se disait ravi, comblé par le travail dans les champs, je travaillais pour lui plaire, je m'épuisais pour ne pas le décevoir.
Il pouvait demander et demander encore, aucune tâche ne me rebutait.
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Cela justifiait-il tant de fougue et de ferveur? Je ne saurais le dire. Je n'étais bien que dehors, seule dans mon royaume qui allait devenir mon jardin. Je le créais avec mes mains, mon corps, ma sueur, et déjà, je le sais par de petites annotations dans mes carnets, je fuyais la maison.
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Les injures pleuvaient, les interdictions, les punitions, les ordres contradictoires, les gifles, la brutalité, le mépris, les sarcasmes et les humiliations. Déjà il tordait sa bouche pour m'insulter, une grimace effrayante à laquelle je me suis habituée, je disais qu'il serrait les dents, doux euphémisme. Ces crises de violence étaient toujours suivies de périodes d'accalmie durant lesquelles il redoublait de charme, d'amour et de gentillesse.
Mais il ne s'excusait jamais, ne reconnaissait jamais la violence de son comportement. Il disait, normalisant et banalisant son attitude, qu'il s'agissait là de "petites disputes" sans importance; simplement, je l'avais " énervé ". La faute m'incombait totalement.
C'est sans doute pour cette raison que je tremblais et pleurais longtemps à la suite de ces violences, alors que lui pouvait jouer du violon, téléphoner gaiement ou s'endormir du sommeil du juste dans les minutes qui suivaient.
Je ne savais pas quand ces crises allaient survenir, ni vraiment pourquoi elles éclataient... Une contrariété extérieure, des plans calculés minutieusement qui ne se passaient pas comme prévu, ou pas assez vite, également, je m'en aperçus par la suite, tout ce qui avait trait à l'argent et toutes les formes d'autorité qu'il ne pouvait pas contrer.
Au fil des années, étant assuré du pouvoir absolu qu'il avait sur moi, ces crises de violence prirent un caractère de démence, de férocité, et il garda la même attitude de négation des faits, en l'accentuant. Lui était toujours très gentil et c'était moi, l'abominable.
Il assénait cela avec un tel aplomb, une foule de détails inventés, refaisant l'histoire à sa façon en mentant ignoblement, que je ne pouvais répondre, ne voulais que fuir, car si je tentais de me justifier, la violence précédente était remplacée par une autre, plus cruelle et terrible, faisant intervenir des choses de mon enfance que j'avais eu le malheur de lui confier au début de notre rencontre ( très peu, car j'avais vite pris conscience qu'il s'en servait pour me faire mal, mais suffisamment pour qu'il puisse m'anéantir; de plus, fouillant mon cerveau, il pointait des détails, des situations qui, à mon grand désarroi, avaient réellement existé ) et des attaques très humiliantes sur ma féminité.
Il fallait donc fuir, et je passai beaucoup de demi-nuits dans le jardin, et bien des nuits dans le grenier ( après l'épisode du sac déchiqueté, je ne suis plus jamais partie sur la route ).
Après ma fuite il se calmait, prenait son journal, sa pipe, un alcool, considérant qu'en m'enfuyant, j'admettais être responsable de sa crise de violence qui d'ailleurs, pour lui, n'était qu'une simple dispute. Il expliquait :
- Tous les couples se disputent, c'est normal ! sur le ton, j'imagine, du père incestueux disant à son enfant " Tous les papas font ça ". Il normalisait son attitude. Je n'étais pas dupe, le lui disais :
- Ainsi, tous les hommes insultent leurs femmes, les giflent, les violent et les menacent de mort?
Il ne répondait jamais directement ( aucune discussion concernant son comportement ne fut jamais possible, il campait avec force dans le déni et le mensonge ) et il répétait, à nouveau menaçant :
- C'est normal de se disputer, il serait temps que tu le comprennes !
Il torturait psychologiquement avec cette attitude qui est allée en s'accentuant. Il pouvait m'insulter, me menacer, m'humilier de toutes les façons, puisque au bout du compte, il le répétait sans cesse, sur tous les tons et même en chantant, il était très gentil. Il avait inventé plusieurs chansons dans ce sens, qu'il chantait tous les jours en scandant les mots, et surtout après les violences :
- Il est gentil Hubert- Il est pas méchant- Il est très gentil Hubert- Vive Hubert ! Vive Hubert ! Vive le bel Hubert !
Jeanne, ma fille, l'entendit souvent chanter ainsi. Elle ne savait pas ce que cela cachait, pas vraiment, bien qu'au fil des années elle fut témoin de certaines humiliations, interdictions, punitions, mais elle ne savait pas à quel point cette violence voulait m'abattre, m'asservir. Comment aurait-elle pu imaginer de telles cruautés? Je ne racontais rien, au contraire je le défendais, le protégeais, lui trouvais des excuses.
Je ne disais rien, mais ressentais souvent une sourde angoisse en l'entendant chanter sa gloire et sa gentillesse, un malaise, une menace, car tout en chantant, il savait que je savais. Ses chansons n'étaient pas innocentes, rien en lui n'est innocent. Me torturer ainsi devant ma fille et sans qu'elle n'en sache rien, devait lui procurer du plaisir; et il le montrait.
De même, " il faisait son bébé ", comme nous disions : il se mettait à avancer avec prudence et déséquilibre comme un enfant qui marche depuis peu, il parlait en zézayant et terminait en décidant :
- Ze suis pas méçant ! Ze suis a-tta-çant !
Comment pourrait-on reprocher quoi que ce soit à un petit enfant? On y est " attaché ", envers et contre tout. On excuse tout.
Après m'être enfuie dans le jardin, m'être un peu calmée dans l'amphithéâtre ou près de la rivière (mon merveilleux jardin, mon doux, mon unique, mon inouï, à jamais imbriqué, enchevêtré à la violence), après m'être sauvée donc, je revenais vers la maison en grelottant sous la lune. Combien de fois l'ai-je regardé du dehors, lui, par la fenêtre, tremblante, désespérée? Il était si calme, si détendu, souriant à la lecture d'un article, ou éclatant de rire au téléphone. La musique résonnait, poussée à fond pour interdire de rentrer. Plus tard, il baisserait un peu, cela signifierait qu'il daignait me revoir, qu'il pardonnait, que j'avais l'autorisation de rentrer.
Mais je n'osais pas rentrer, restais immobile, transie dans la nuit.
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Sans me le formuler, je comprenais déjà qu'il n'avait pas de sentiment, ni pour moi, ni pour personne. C'était sa force. Au tréfonds de moi, je me savais liée à un monstre, mais comment partir? Où aller? Je n'avais plus d'amis, n'avais aucune autonomie financière, mais surtout, surtout, j'avais honte de la manière dont il me traitait et refusais que quiconque le sache; tout comme j'avais honte et peur, enfant, que l'on découvrît que ma mère me maltraitait. Sans cesse, je faisais des parallèles entre les deux situations; il y conduisait bien sûr en m'insultant à propos de mon enfance.
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Je rentrais mais ne voulais pas aller dormir dans notre lit, je ressentais une vraie répulsion, surtout après les attaques sur ma féminité. Avant notre déménagement définitif à Ludère, il y avait un lit dans la petite chambre au fond du couloir, pièce qui se transformera en bureau bibliothèque après le déménagement, puis, après l'achat de la petite maison de nos voisins en 1999, à nouveau en chambre destinée à ma petite fille Elise, lors de ses séjours; j'avais là une table pour mon travail sur le jardin.
Je vécus entièrement dans cette petite chambre la dernière année, mais longtemps auparavant, j'y passais déjà toutes mes soirées, Hubert Botal s'étant approprié la grande salle à vivre. Il en avait peu à peu évacué les affaires qui m'appartenaient et auraient encore pu m'y attirer. Il les déposait à la porte du couloir, déclarait :
- Emporte ça dans la pièce du fond, ici, ça fait désordre !
Si je répliquais, le ton montait, il criait :
- Je ne veux plus voir ces saletés ici !
Il vida facilement cette pièce de mes choses, elles étaient peu nombreuses. Je n'avais jamais pu vraiment m'installer dans cette grande salle car Hubert Botal l'occupait totalement depuis toujours, envahissant l'espace avec ses discours et sa musique (on ne pouvait y échapper). Il n'y avait pas de place pour moi. Là il jouait du violon, il travaillait, téléphonait des soirées entières, affalé sur le canapé, le whisky à portée de main, la musique résonnant en permanence. La seule pièce à vivre de la maison était "sa pièce". Il avait une méthode sûre et efficace pour m'en faire sortir, quand il ne me jetait pas tout simplement dehors en me poussant : il haussait la musique à fond.
La musique, avant lui, était de la joie pour moi. Avec lui, elle devint alarmante, dangereuse, menaçante. Omniprésente, elle précédait, accompagnait mon angoisse et ma peur, grandissait sous les insultes, aggravait les humiliations. Quand il poussait le bouton à fond, je savais que des violences se préparaient, je m'affolais, le coeur serré jusqu'à la nuque. La musique servait la terreur. Même en période d'accalmie, j'étais affectée lors des repas que nous prenions dans cette salle par la musique obligatoire, que je ne choisissais jamais ( il m'était interdit de toucher à la chaîne stéréo ), et toujours trop forte.
Il conservait aussi dans cette pièce, toujours près de lui, le seul téléphone de la maison.
Quand je revenais après ma fuite dans le jardin, chaque pore de ma peau refusait qu'il me touche et, les premières années, je tentai d'aller dormir dans la petite chambre du fond. Plusieurs fois, il retourna le matelas avec moi dedans et me traîna dans notre chambre.
Lorsqu'il n'y eut plus de lit dans cette pièce, j'allai dormir sur le canapé mais dans la peur, car il venait également m'y déloger. Finalement, j'adoptai le grenier. On y accédait par un escalier extérieur, ce qui compliquait mon éventuel retour forcé, je m'y sentais plus en sécurité. Ceci jusqu'à l'achat de la petite maison en 1999. J'allais alors y dormir après les crises de violence, mais la maison n'était pas chauffée, je ne m'y sentais pas à l'aise, n'osais pas me déshabiller et dormais avec mes vêtements et mon manteau. Avec le temps, je préférai me réfugier dans cette petite chambre du fond où j'ai ensuite vécu, dans le lit d'Elise, et je m'y enfermais à clé.
De toutes façons, et à toutes les époques, il fallait très vite réintégrer la chambre conjugale. Pour que la violence cesse. Au bout d'une nuit ou deux je revenais, descendant un peu plus bas chaque fois.
Je pensais à mon jardin, imaginais l'agencement des nouveaux massifs, les harmonies de couleur, les plantes à diviser ou à introduire; j'organisais, je créais de la beauté, des paysages, je m'extrayais du réel. Pour ne pas être avilie jusqu'à un point de non-retour.
Une période d'accalmie, amoureuse et charmeuse, s'installait ensuite.
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A chaque fois, durant ces périodes, je reprenais confiance, retrouvais l'homme que j'aimais, j'espérais.
Cependant, ces périodes devinrent de moins en moins longues, de moins en moins fréquentes, de moins en moins calmes. Je n'espérais plus.
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Juillet 1994
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Nous quittons Paris et nous installons définitivement à Ludère. Nous transportâmes le lit de la chambre du fond dans le grenier, et j'accomodai dans cette pièce minuscule, mon bureau et ma bibliothèque, après avoir enlevé la vieille tapisserie et repeint les murs. L'ordinateur ramené de Paris se montrait capricieux. A l'époque, je poursuivais " Fiona ", mon second roman, qui s'agençait bien; j'avais l'intention de le terminer à Ludère. J'écrivais aussi de la poésie, je décidai, après " Fiona ", de préparer un nouveau recueil. Je voulais conserver le rythme parisien : écrire du lundi au jeudi, et garder les fins de semaine pour le jardin.
Dans les mois qui suivirent le déménagement, après tous ces travaux dans la chambre pour la transformer en bureau, travaux qui n'intéressaient absolument pas Hubert Botal et que j'effectuai dans la plus totale solitude, je sombrai dans une immense tristesse. Lui affirmait que sa nouvelle vie le comblait de joie, répétait combien il était heureux de ce changement, du loyer à Paris qu'il n'aurait plus à payer ( il est vrai que mon argent avait disparu ), des voyages qui n'étaient pas astreignants puisqu'il travaillait dans le train. Il allait sans cesse à Paris, retrouvait les " copains " avec qui il collaborait, sa société prenait de l'ampleur, j'avais tous les détails de ses succès le soir.
Nous parlions beaucoup des champs et des travaux pour les transformer en jardin, mais dès que j'abordais mon travail d'écriture et mon installation dans la pièce du fond, il n'écoutait pas et changeait de sujet. C'était pourtant ce dont je voulais parler. J'étais mal installée, je manquais de place et l'ordinateur ne fonctionnait plus que par à coups depuis le déménagement. Il s'agissait d'un vieil ordinateur, au rebut dans sa société, qu'Hubert Botal m'avait donné. J'utilisais le traitement de textes depuis peu de temps et, en cas de panne ou d'erreur, j'avais besoin de son aide; il me l'accordait volontiers à Paris.
Mais à Ludère, tout se compliqua. Il ne répondait pas à ma demande ou, si j'insistais, lançait l'habituelle phrase :
- Je n'ai pas que ça à foutre ! Je travaille, moi !
Il fallait alors attendre pendant des jours le moment propice pour oser demander de l'aide, plus précisément, attendre qu'une visite soit prévue. J'annonçais alors incidemment :
- Puisque tu n'as pas le temps, je demanderai demain à ton copain de me réparer l'ordinateur.
Hubert Botal le remettait alors en marche le soir même, en s'énervant et en frappant du poing dessus, ce qui a sans doute raccourci les jours de ce monceau d'électronique fatigué.
Très vite, je n'osai plus quémander de l'aide. J'écrivais à la main, mais ne pouvais mettre au propre quand je le désirais, je me désespérais. A pas comptés, j'avançais vers l'idée d'achat d'un ordinateur correct. Quand il eut compris ma demande, il éclata :
- Tu plaisantes ! Avec les impôts et l'argent qu'il va falloir pour les champs ! D'ailleurs il marche très bien cet ordinateur ! Tu n'es pas fichue de savoir t'en servir, c'est tout ! Tu ferais mieux de t'occuper des champs !
Il bondit vers la chaîne stéréo, Hector Berlioz et la Symphonie Fantastique grondèrent, faisant vibrer les murs. Le débat était clos.
Je descendis mon ancienne machine à écrire du grenier, elle avait souffert d'humidité, déraillait, se bloquait... Et les champs étaient là, qui attendaient.
Un soir, alors qu'il semblait être de bonne humeur, je lui confiai ( pauvre, pauvre ) que je me sentais triste et déprimée, n'avais plus aucune facilité pour écrire, n'allais plus nulle part, ne voyais plus personne. Il entra dans une colère terrible, je fus terrorisée par les poings serrés brandis vers moi, sa bouche tordue. Il hurla :
- Tu te fous de moi ! Tu as tout fait pour venir habiter ici !
Qu'avais-je fait? Je n'avais aucun pouvoir de décision et c'est lui qui, pendant des mois, avait oeuvré pour transférer le siège de sa société à Orléans.
- Tu as tout fait et maintenant tu déprimes ! Tu n'es qu'une enfant gâtée et capricieuse, une cinglée, une faignasse ! Tu adores le jardin ! Tu peux en faire toute la journée ! De quoi, mais de quoi te plains-tu? ( il continua dans un langage ordurier intransmissible ).
J'étais une " faignasse ", je ne " foutais " rien, les champs étaient à l'abandon, lui seul travaillait !
Le 5e quatuor de Béla Bartok, féroce, se déchaîna, des monstres furent lancés et me poursuivirent loin dans la nuit du jardin.
Ce discours était truffé d'insultes et de mensonges. Je m'éreintais dans les champs tous les jours, il le savait, il voyait les travaux avancer. Alors pourquoi ces accusations fausses, éhontées, proférées avec un aplomb formidable?
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Ce fut le début d'une attitude qu'il accentuera, au fil des années, jusqu'au délire, et qui me perturbera à l'extrême, en me submergeant d'effroi : il commençait à nier mon travail, à nier mon existence même; et moi, qui voulais être reconnue par lui, admirée, complimentée, aimée, je m'acharnais alors à travailler davantage. Encore et encore, toujours davantage. Pour qu'il reconnaisse mon existence.
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J'essayais encore d'écrire " Fiona " le soir, mais je manquais de courage après les journées de travail harassant dans les champs. De plus, j'écrivais mes carnets et faisais beaucoup de recherches sur les plantes dans toutes sortes de livres; je remplissais des cahiers de notes et de descriptions.
Je laissai " Fiona " en grand abandon, la reprenant de temps à autre, jamais longtemps, au cours des dix ans qui suivirent. L'ordinateur s'éteignit définitivement. En 99, Hubert Botal en ramena un autre, également au rebut, tout aussi vieux, qui rendit l'âme peu de temps après.
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Je ressentis longtemps la grande tristesse de mon début d'installation à Ludère, ces deux-trois mois pendant lesquels j'essayais désespérément d'écrire, les résolutions que je tentais de prendre et qui toutes, se fracassaient. Pressentais-je le bord du précipice, l'isolement et la cruauté qui m'attendaient là? Percevais-je la toile dans laquelle je m'engluais? Le piège qui se refermait?
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Lui ne voulait qu'une seule chose : que je travaille dans les champs, que je transforme cette friche en jardin. Il le répétait de toutes les manières. J'étais d'accord, j'avais déjà bien commencé et j'y étais tous les jours, de l'aube à la nuit.
Mais quelque chose m'angoissait, que je ne pouvais nommer. Aucune communication n'était possible avec Hubert Botal. La tristesse et le chagrin lui étaient totalement étrangers, pire, leur simple évocation déclenchait des explosions de hargne et de rage.
Il était entendu que j'avais ce que je voulais, que j'étais parfaitement heureuse, il hurlait :
- Tu ne vas pas me faire chier avec tes états d'âme !
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Septembre 1994
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A partir de cette date, je travaillai en moyenne dix heures par jour, trois cent soixante cinq jours par an dans ce qui devenait mon jardin; par tous les temps. L'été je travaillais onze à douze heures par jour, un peu moins l'hiver, les clairs de lune n'étant pas toujours suffisants ( les dernières années, je terminais des travaux à la lampe torche ). A partir de cette date, je n'allai plus jamais nulle part, même pour un week-end.
Nous avions depuis quelques mois un jeune Berger Allemand, Lobo, et très vite, Hubert Botal voulut un deuxième chien. J'étais réticente, disais qu'il était difficile de se déplacer avec deux Bergers Allemands, de partir quelques jours en voyage par exemple.
- De toutes façons, avait-il rétorqué, il n'est plus question d'aller où que ce soit, il faut s'occuper des champs !
Ainsi les choses étaient dites, et les deux chiens devinrent la raison invoquée pour également refuser toutes les invitations. Jusqu'alors nous avions passé les Noëls à Nice, chez ses parents, la dernière fois avec Lobo, tout jeune, que nous avions emmené. Mais cette année-là, il éclata :
- Avec deux chiens ! Dans l'appartement de mes parents ! Voyons tu plaisantes !
De plus il était impensable, " hors question ", de laisser la maison, devenue à présent notre maison principale, sans surveillance. A partir de cette date, il alla donc seul passer Noël chez ses parents, je restais pour garder la maison et les chiens.
Néanmoins, je ne regrettai jamais Lilith, notre Bergère Allemande qui arriva fin 94. Elle calma Lobo qui avait tendance à fuguer, elle fut douce et tendre, et m'a sans doute sauvé la vie en avançant un jour, alors que j'étais à terre et blessée, son museau tremblant entre mon visage et les poings qui menaçaient de me tuer.
Sachant que toute demande était irrecevable et provoquait la colère, je n'éprouvai bientôt plus aucun désir de voyage. Dans un régime de terreur, on apprend vite. Avec le temps, Hubert Botal n'eut même plus à trouver des excuses, car, et cela le comblait, il jubilait, il en riait avec ses amis, je répétais que je ne voulais plus jamais quitter mon jardin.
- Je ne veux plus jamais quitter mon jardin, disais-je, même pour un jour, même pour une heure !
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Quel triomphe pour lui ! Il affichait sa satisfaction, que j'étais seule à connaître, je voyais son léger sourire : il avait manoeuvré pour m'enfermer dans mon jardin, si excellemment que moi-même à présent, m'interdisais d'en sortir.
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Cependant, lorsqu'il partait en voyage d'affaires ou autre, je passais de beaux jours à Ludère, à savourer chaque seconde, sans musique, sans alarme, sans angoisse, seule avec mes chiens, à oeuvrer pour la beauté dans mon royaume.
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Mon jardin s'étendait sur trois hectares, depuis la maison jusqu'à la rivière. Je le créai seule, l'embellis jusqu'au bout et l'entretenais. Je transformai en pelouse ces trois hectares de champ en friche, pelouse qui servait d'écrin aux massifs et aux plantations et que je tondais seule pendant toute la saison. Hubert Botal traversait pour aller vers ses arbres plantés dans les champs, au-delà de la rivière, mais n'y travaillait pas.
Je plantai des milliers de plantes. Plus de huit cent rosiers dont beaucoup de rosiers anciens, de rosiers anglais, des centaines de variétés; soixante trois conifères nains en massif, une cinquantaine de lilas, toutes les espèces, dix sept magnolias, plus une centaine d'arbres et arbustes en groupe ou isolés. Je créai l'amphithéâtre après avoir mis des années à le préparer, quatre cent mètres carré et environ cinq cent plantes en multitude de variétés : rosiers, rhododendrons, azalées, seringats, conifères, graminées, vivaces etc...
Je dessinai et creusai les onze massifs de rosiers au-delà de l'amphithéâtre, avec sept pergolas, des arches, et qui constituent la roseraie, tous bordés de népétas et sauges bleues descendant en langues successives vers la rivière. Je créai les huit massifs de plantes vivaces, le jardin du parking avec rosiers, une multitude d'iris bleus répondant aux glycines, muscaris et alysses en bordure, incalculables.
J'organisai les plates-bandes autour de la maison et couvris le mur de clôture de rosiers, clématites, géraniums vivaces, soit plus de trois cents plantes. Je fis un potager ( j'y consacrais une heure tous les matins, du printemps à l'automne, prise sur mon temps de sommeil ), et le bordai d'une centaine de boutures de buis.
Le lavoir fut dégagé d'une vase centenaire à la pelle et au seau, je le brossai pierre par pierre, vint à bout des mousses et des lichens et le bordai de fleurs blanches et bleues.
En 2002, je désherbai les pentes de la rivière sur cent cinquante mètres et plantai plus de cinq cents plantes, fougères, graminées, hostas, euphorbes et tant d'autres. Je poursuivis la plantation de camélias dans la pente et plantai entre eux une centaine de bruyères.
Je creusai pendant des semaines le pourtour de la mare afin que le dessin s'harmonisât enfin avec l'élancement des grands aulnes, et installai des massifs de plantes vivaces et arbustives à dominante bleue au bord de la rivière, du côté des magnolias.
Partout dans mon jardin, les massifs regorgent de boutures, de divisions de plantes déjà installées, de graines que j'ai semées. Ils comprennent aussi tous mes cadeaux de Noël, d'anniversaire et de rencontre ( lorsque la date arrivait en période d'accalmie ). A partir de 1994, Hubert Botal ne m'offrit plus que des plantes, de celles qu'il convoitait et désirait posséder; mes cadeaux étaient souvent somptueux, choisis avec soin, leurs emplacements déjà décidés par lui : il les possède puisque créé sur sa terre, le jardin lui appartient. Je mis longtemps à vraiment percevoir cela, malgré les multiples signes, les interdictions de visites, les discours qu'il tenait en qualité de maître absolu, mais c'est bien ainsi qu'il concevait mon travail forcené :
Je faisais un jardin pour lui, et pour lui seul.
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Mon travail était incommensurable, irrationel. Pour les personnes qui me connaissaient et voyaient, ma vie était incompréhensible, voire anormale et délirante. La plupart d'entre elles finissait un jour, par me le dire. Je parlais alors de passion, de beauté, de goût pour la solitude et l'isolement. Je ne disais pas la peur, le désespoir, la honte, qui souvent me faisaient courir dans mon jardin, travailler jusqu'à l'épuisement.

vendredi 16 janvier 2009

4 - Jardin mon inouï, mon merveilleux

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ttMardi 13 septembre 1994

Le jardin est beau, caryoptéris en fleurs et bien dodus cette année, rudbeckias et gaillardes font de belles couleurs mouvantes, encore des phlox bleus, des roses trémières et des delphiniums. Je tonds avec beaucoup de mal (herbe haute et mouillée) la partie agrandie au bas de l'escalier des Fééries. Bon résultat. Je pense pouvoir mettre cette parcelle en pelouse l'an prochain.
Je fauche l'herbe du parking avec la grosse machine que je maintiens difficilement tant elle vibre, tant elle est lourde. Je finis la pente des Douglas, prépare pour la plantation des millepertuis. J'abats les bosses à la pioche, tant bien que mal, les pluies d'automne finiront d'aplanir. Encore des pucerons lanigères sur le pommier à fleurs Everest. Je coupe les branches atteintes et gratte les plus grosses avec goudron appliqué ensuite. Dans la nuit, je transporte mes bois de taille jusqu'au feu du haut. Au passage de la rivière une chouette Effraie me frôle dans un doux bruit. Plénitude.
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Je faisais, le lundi matin, les courses pour toute la semaine, groupait le marché, la banque, la pharmacie, le supermarché, les achats pour le jardin (engrais, traitements, amendements, outils, plantes etc...) et l'essence pour les machines et la Roover, voiture qui servait à circuler dans les champs, cinq ou six bidons par semaine durant toute la période de tonte. Après quoi je ne ressortais pas de la semaine. Hubert Botal faisait les courses pour le week-end, il n'acceptait pas que je fasse le marché du samedi, car, disait-il, " je ne savais pas faire ".
Je me levais entre six heures et six heures trente, toujours largement avant lui. Ma toilette, le ménage et le linge menaient à huit heures trente (s'il le fallait, je poursuivais le ménage le soir, une fois la nuit tombée), heure à laquelle je commençais dans le jardin. Je refusais de me mettre en retard, il y avait tant à faire, surtout l'hiver quand les jours étaient plus courts, je guettais la pendule.
Je m'octroyais une demi-heure le midi pour déjeuner, debout dans la cuisine qui donnait sur la terrasse et le jardin, rentrais vers dix neuf heures pour préparer le dîner. Dès que les jours rallongeaient, je repartais travailler après le dîner. Les week-ends, Hubert Botal était présent le midi et le déjeuner durait plus longtemps. Ces jours-là, il travaillait dans la partie des arbres qu'il plantait dans les champs, l'arboretum commencé au-delà de la rivière. Il commençait tard, prenait une longue pause après déjeuner et finissait vers dix sept heures.
Hubert Botal a toujours travaillé " normalement " dans sa partie. Il ne faisait pas un jardin, il plantait des arbres dans des champs girobroyés. Il entretenait les haies et les clôtures (14 hectares entourés de barbelés, renforcés de grillages) l'aide-jardinier le secondant beaucoup dans ces tâches.
La beauté, là-haut dans sa partie, c'était moi qui la préservait en traitant régulièrement les grandes oseilles et les chardons (des journées avec un pulvérisateur à dos), en piégeant les taupes, en désherbant le pied des arbres, en traitant les troncs contre les mousses et les lichens, en ressemant de l'herbe sur les traces de feux qu'il faisait un peu partout.
Le jardin que je créais, mon merveilleux, s'étendait sur trois hectares devant la rivière, il aurait pu être visité dès 1997. En 2003, devenu splendide, il était, aux dires des spécialistes, sans équivalent dans la région. Il joignait à son étendue, à la beauté mille fois rehaussée et soignée, un nombre incalculable d'espèces et de variétés de plantes toutes étiquetées et datées par mes soins. Il fit l'objet d'un reportage important dans une revue consacrée aux jardins, fut photographié et louangé par les sociétés d'horticulture et les écoles, les paysagistes, les animateurs de visites d'art et d'histoire. Cela malgré une menaçante interdiction de publicité.
A nouveau, je faisais parler de moi, et je constatai, au fil des années, à quel point Hubert Botal ne pouvait en accepter l'idée. Personne n'allait voir ses arbres, ils étaient encore petits, regroupés dans les champs et, malgré ses efforts pour y entraîner les visiteurs, n'attiraient pas grand monde. Les gens préféraient passer du temps dans la roseraie, visiter les grands massifs de plantes vivaces, les arbustes décoratifs, les grandes collections de lilas, magnolias, conifères nains, le lavoir fleuri... Le tout agencé sur une immense et impeccable pelouse. Cela lui devint insoutenable.
Il avait manoeuvré pour m'enfermer dans ce jardin, pour me faire disparaître aux yeux du monde, créant par un travail insensé une oeuvre qu'il s'approprierait au bout du compte et de ma résistance, et voilà qu'on m'admirait à travers mon jardin, qu'on me félicitait ! Cela n'entrait pas dans son plan. Dès 1996, il fut entendu que ce n'était pas mon jardin. Il répétait :
- La terre est à moi, tu n'as jamais rien foutu ici, tu n'as rien ! La maison est à moi, le jardin est à moi, tout est à moi, tu es ici chez moi ! Tu n'as rien parce que tu ne fous rien !
Que répondre, que dire face à un tel discours? Je ne prétendais à rien, admettais ne rien posséder, mais à partir d'une friche j'avais fait ce jardin, il le savait bien, j'y travaillais de façon délirante tous les jours, de l'aube à la nuit, le jardin était toute ma vie.
Il continuait, contre toute évidence :
- Tu ne fous rien de la journée ! Tu traînes et tu rêvasses ! Tu n'as jamais rien foutu ici ni ailleurs ! Tu es Zéro !
Cet invraisemblable discours était habituel, je l'ai dit, il niait mon travail, niait mon existence même. Plus j'essayais de me justifier, de faire valoir l'évidence, plus la hargne montait, la bouche se tordait, les poings menaçants se tendaient. Je ne pouvais pas lutter. Il hurlait :
- Ce jardin c'est de la merde !
Ce qui ne l'empêchait pas de vanter à l'extérieur, avec emphase et exaltation, ses rosiers, ses lilas, ses fleurs... en un mot, " son jardin ". Quiconque le rencontrait, savait après quelques minutes qu'il possédait un jardin extraordinaire. Il ne tarissait pas, en parlait avec passion, avec fougue et brio, donnant toujours le nombre exact de rosiers, de variétés, de massifs, multipliant les noms savants de plantes et d'arbres.
Mon jardin glorifiait son image.
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A partir de 1999, par l'intermédiaire d'une revue de jardinage ( j'en reparlerai ) il m'accordera deux jours par an pour montrer mon oeuvre.
kkk
Il autorisa, je le compris plus tard, pour des raisons bien précises : d'une part, la rédaction avait accepté que les visites fussent annoncées dans la revue, sans nom et sans adresse, d'autre part, mon jardin fut le seul jardin privé choisi dans la région. En consacrant le jardin, le journal valorisait les discours qu'Hubert Botal tenait à toutes ses connaissances et amis parisiens à ce propos.
Et puis, il était indispensable qu'il autorisât " un peu ". Le jardin n'était pas terminé, il fallait que je continue à travailler, à multiplier les massifs, à embellir, à planter encore et encore.
Ce " peu ", ces deux jours de visites, devait suffire à me motiver. Et cela suffit.
jjj
Ces deux jours furent fixés au mois de juin, et des centaines de personnes, en différents groupes, ont pu voir mon jardin. Certains visiteurs se manifestaient dès le mois de janvier pour retenir une place.
Au cours de l'été, je bravais parfois l'interdiction et emmenais des petits groupes pendant les absences d'Hubert Botal; avec la peur au ventre (beaucoup de visiteurs ont constaté cette peur que je ne réussissais pas toujours à cacher). J'étais en infraction, me sentais coupable d'avoir désobéi, mais j'avais tant besoin de montrer, même un peu, quelques heures, cette oeuvre à laquelle je travaillais tant.
Ma vie, ( je ne sortais jamais, même pour aller voir d'autres jardins, ne faisais partie d'aucune association, travaillais de manière délirante pour faire et entretenir ce jardin très peu visité ), ma vie intriguait les spécialistes. Tous ceux qui entendaient parler du jardin voulaient le visiter, ils repartaient émerveillés. Peu à peu, et sans aucune publicité, nous acquerrions, mon jardin et moi, une notoriété qui rendait Hubert Botal extrêmement agressif.
Il n'avait pas prévu cela. Il insultait plus que jamais à ce propos.
Que je travaille de l'aube à la nuit tous les jours de l'année lui convenait très bien, il avait toujours âprement poussé dans ce sens, mais que j'en retire quelques succès et compliments n'était pas tolérable. Dès lors il attaqua sur la création notamment, sur mes connaissances en matière de plantes, c'est à dire sur le fond même de mon travail, et surtout, sur l'argent que cela coûtait.
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La totalité du jardin, lequel se transformait en parc, les collections de plantes et d'arbres rares, l'entretien énorme que cela représentait, les machines (tracteur et broyeur, tracteur-tondeuse, débroussailleuses, girobroyeur à main, Roover pour parcourir quatorze hectares, petites machines, outils multiples etc...), ainsi que le salaire des aides-jardiniers, représentait notre premier budget.
Il s'agissait de son argent, c'était lui qui achetait, rien n'était trop beau pour le jardin :
- C'est moi qui travaille pour payer, je paye, répétait-il, tout m'appartient !
Je l'ai dit, le jardin glorifiait son image. Il le vantait à l'extérieur avec une verve et un enthousiasme fougueux, mais me reprochait sans cesse l'argent dépensé et l'existence même de ce jardin.
Lorsque, déstabilisée, décervelée, épuisée par sa mauvaise foi et les discours ou ordres contradictoires truffés de mensonges effrénés, je décidais d'arrêter la création de massifs, il agressait jusqu'à ce que je reprenne. Il lançait, frappant au bon endroit, comme toujours :
- Tu es incapable de rien poursuivre jusqu'au bout, tu fais des caprices, tu ne feras jamais rien de bien car tu ne termines pas ce que tu as commencé ! Tu es nulle ! Tu es Zéro !
Ces attaques m'affolaient, mon perfectionnisme, flagrant, étant connu de tous. J'aime les travaux à long terme, m'acharne à toujours aller au bout de ce que j'entreprends. Le travail ne m'a jamais rebutée, ni les heures passées à faire mieux ce qui était déjà bien. Je n'en avais jamais fini avec la perfection, c'est en ce sens que mon jardin était merveilleux.
Entre les ordres contradictoires, qui tous entraînaient des agressions :
- Tu ne fais pas alors que j'avais ordonné !
Puis, à propos de la même chose :
- Tu fais alors que j'avais interdit !...
... Je n'avais en réalité pas le choix. Je poursuivais les travaux, quelque chose d'incontrôlable m'y poussait.
Ainsi, en 2000, il fit énorme pression avec menaces pour que je crée un dernier massif de rosiers, et me reprocha ensuite violemment, avec les mêmes menaces et pendant des mois, l'argent qu'il avait coûté. Il fit de même pour la seconde partie du massif de plantes vivaces et d'arbustes entourant la petite maison. Après 2000, véritablement égarée, affolée par ces attaques incessantes, injustes, orchestrées par d'ignobles mensonges et une incommensurable mauvaise foi, je n'entrepris plus rien qui fut onéreux, bouturais, multipliais, divisais les plantes et fis beaucoup d'échanges avec mes amies jardinières rencontrées en 2001 et gardées cachées de lui. L'une d'elle, Marianne, remaniait son jardin et me donna quantité de plantes et de rosiers.
Lui, glorieux, continua à acheter des arbres rares et coûteux, de nouvelles machines pour les champs. Il n'était jamais question de ses dépenses, il s'agissait de son argent, il en faisait ce qu'il voulait.
kkk
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L'argent
jjj
Avec l'argent qu'il me donnait, j'entretenais les deux maisons, achetais les engrais, traitements, amendements, tuteurs, outils, étiquettes ( j'entretenais des milliers d'étiquettes ), et l'essence de toutes les machines, cela pour la totalité du parc, pour ma partie de jardin donc, mais aussi pour lui, et les listes étaient longues. Le drame survenait s'il manquait quelque chose. Je payais aussi les aides-jardiniers, les salaires et les charges. Il reprochait sans cesse :
- Avec tout le fric que je te donne, tu n'es pas fichue de...!
Je lui expliquai maintes fois, avec comptes à l'appui, que je reversais en grande partie l'argent donné dans les salaires, entretenais les biens communs, faisais l'essentiel des courses. Il n'en avait que faire, déchirait les papiers sans même les regarder et poursuivait ses accusations. La communication, là aussi, était impossible. De toutes les manières, par tous les vents, j'étais coupable. L'argent, totem dressé au centre de sa personne, servait à tous les dénigrements, à toutes les humiliations.
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Je n'avais rien pour moi. Le jardin grandissait, Hubert Botal l'exigeait, le célébrant toujours davantage à l'extérieur, mais il n'augmenta jamais la somme octroyée pour l'entretenir. J'étais au plus juste. L'hiver, j'économisais pour pouvoir payer l'essence des machines et de la Roover durant l'été. Je n'achetai ni vêtements, ni chaussures pendant des années; ma fille me donnait de vieux pull-overs et pantalons pour le jardin, c'était là que j'usais.
Il me condamnait et m'humiliait à propos de dépenses que lui-même ordonnait, dépenses que j'étais obligée de faire sous peine d'agressions et d'insultes de sa part.
Il répugnait aussi à reverser mes remboursements de sécurité sociale. Il s'agissait pourtant de petites sommes, je voyais régulièrement une gynécologue. Je refusai d'en parler et cachai ces consultations après qu'il m'eût insultée et humiliée à ce propos, bafouant ma féminité avec une infinie cruauté.
Les papiers arrivaient après le versement des sommes sur son compte; il ne les retrouvait soi-disant pas, bien que la date fût indiquée, affirmait les avoir déjà remboursés, m'accusait, se plaignait de reverser des sommes jamais perçues, (ayant pourtant dans les mains les papiers faisant foi ) enfin, lançait le tout en hurlant :
- Tu me fais chier avec tes maladies !
Souvent j'abandonnais, préférais ne rien demander. Je reculais le moment de consulter un dentiste ou un ophtalmologue, car si je n'obtenais pas les remboursements cela ferait un trou dans mon budget que je n'étais pas sûre de pouvoir combler. J'avais toujours peur de manquer d'argent, de ne plus pouvoir acheter ce qu'il fallait pour lui, et les listes étaient longues. Je me privais sur mes besoins personnels.
Peu à peu, n'ayant pas d'argent pour moi, je n'eus plus de désir pour moi, envie d'être belle ou bien mise, ce désir je ne l'avais plus que pour le jardin, je ne pensais qu'à être au mieux pour le jardin, " opérationnelle ", veillant à chaque instant sur sa beauté. La mienne ne m'importait plus. Peu à peu, je ne pris plus soin de moi.
Pourtant, devant les autres, Hubert Botal se montrait très généreux; pour paraître, l'argent dépensé ne se comptait pas. Ainsi, lors des fêtes qu'il donnait de temps à autre, les tables débordaient de victuailles prises chez un traiteur en trop grande abondance (une semaine ne suffisait pas pour épuiser les restes), de vins coûteux, de champagne, alors que je travaillais dans le jardin avec des bottes percées et des vêtements déchirés.
Parfois, il insistait pour m'emmener " faire les soldes ", il l'annonçait haut et fort à toute sa société. Je finissais par l'accompagner mais n'achetais rien. Ce qui m'aurait plu me paraissait trop cher et je savais que ces dépenses, comme toutes les autres, me seraient ensuite reprochées. Devant les magasins il n'insistait d'ailleurs pas, regardait sa montre. Il avait toujours, où que nous soyons ensemble à l'extérieur, des " coups de fil urgentissimes à passer ".
- Je l'ai emmenée " faire les soldes ", clamait-il ensuite, mais elle n'a rien voulu acheter.
Il ajoutait :
- Ceci dit, il ne faut pas l'emmener dans une pépinière !
Il laissait entendre que j'étais dépensière et lui coûtais très cher, mais qu'il ne pouvait rien me refuser.
En fait, nous n'allions jamais ensemble dans les pépinières, les plantes étaient commandées, la plupart étaient livrées. Il se montrait très généreux pour le jardin, lequel représentait un énorme budget, mais généreux pour lui. Son besoin de m'y faire travailler en esclave, la réalisation de ce besoin, était à ce prix, et cela ne lui pesait pas. Il exploitait sa terre, comme il disait. Avec mon travail qui ne lui coûtait rien, et la permanente satisfaction ( véritable jouissance ? ) de m'asservir.
Il offrit quelques cadeaux, au début, mais il fallait tellement remercier, tellement répéter que oui, cela me faisait très plaisir, que j'appréhendais qu'il m'en fît et fus soulagée quand il n'offrit plus que des plantes. Des semaines après il répétait encore :
- Je me demande si cela t'a vraiment fait plaisir, tu m'as à peine remercié.
ou :
- Tu ne mets pas mon collier ( même et surtout si je l'avais porté la veille ) je me demande s'il te plait, c'est dommage.
Ou :
- On en vient à regretter de t'offrir quelque chose.
Il fallait réaffirmer que oui, il me plaisait, et remercier encore.
Une de ses ex-femmes, la Numéro 3, avait un jour jeté par la fenêtre du cinquième étage, le stylo précieux qu'il venait de lui offrir. Combien je la comprenais ! Le stylo n'avait pas été retrouvé. Ce geste, qui me fut raconté par sa mère, puis par son frère, confirma les dires d'Hubert Botal lors de son divorce conflictuel, à savoir que cette femme était folle et hystérique.
- Nous l'avions bien vu, c'était clair, elle était complètement folle ! dirent-ils tous.
Elle s'est sauvée un jour, après 11 ans, a fui le domicile conjugal, disant que son mari la terrorisait, l'injuriait et la frappait. Bien sûr elle était folle, elle n'avait pas de témoin, nul ne l'a crue. Les personnes qui l'ont recueillie après sa fuite ont témoigné qu'elle était dans un état psychique délabré (mais cela est normal puisqu'elle était folle) et absolument démunie financièrement. Il gagna le divorce, des témoins reconnurent que le couple se donnait des marques d'affection en public. Comment pouvait-il la terroriser? Un homme si charmant ! Des propos injurieux? Des coups? Des menaces? Voyons, il était très gentil avec elle ! Elle était hystérique, bien sûr, folle, elle avait raconté n'importe quoi.
Les dernières années, courbée sur la terre, démunie, décervelée, vidée de toute force, pareille à un zombie, je pensais souvent à cette femme, pensant qu'elle seule aurait pu comprendre et m'aider. Oh ! Combien j'aurais aimé la retrouver !
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jjjDimanche 3 septembre 1995
J'ai traité les ronces qui repoussaient le long des haies déjà faites, arraché les petites, dégagé la rivière à nouveau et passé la débroussailleuse plus en amont ( à petites doses cette fois car mon doigt et mon pouce sont encore douloureux des excès de machines du début de semaine ).
Ai tondu jusqu'à la mare, puis le petit verger du nouveau champs. Devant la beauté qui en résultait, j'ai tondu le grand verger après avoir ramassé l'herbe fauchée et l'avoir mise en tas pour la brûler. Travail énorme. Piégeage de taupes et aplanissement des bosses à la pioche. J'ai les bras et le dos très douloureux suite au bêchage d'hier. Apprendre à diversifier les tâches. Ne pas bêcher ou biner plus de cinq heures de suite. Jeanne a appelé : Elise va avoir deux dents.
kkk
bbVendredi 3 octobre 1995
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Il ne pleut plus et, à part quelques brumes le matin, il fait un temps estival. Moins de champignons, plus de golmottes, mais un premier " pied bleu " sous les aulnes près du pont. Je profite, à contre coeur, du beau temps et traite les ronces et les orties qui ont repoussé le long des haies terminées, de la barrière du haut au bois de la source. Je déteste cela mais... liste H.
Enfin j'attaque le dernier escalier de l'amphithéâtre avec le déblaiement de l'ancien trou à compost, rempli de pierres ( énormes ) et de glaise. Je fais d'innombrables voyages de brouette et bouche, avec les charges, les trous des bords de rivière. Ensuite l'escalier, avec un amoncellement fou de cailloux ( jetés là autrefois, sans doute, à la suite de la décharge ) que je transporte aussi à la rivière pour refaire son lit qui s'effondre par endroits (souvenir de ragondins). Je réussis à combler l'immense trou près du lavoir.
Je garde des pierres pour refaire deux murets, les cailloux enlevés ayant laissé une dépression trop importante, et plante, bien à l'abri, trois abélias grandiflora. Cela rend très bien. A voir avec le temps car j'ai toujours des doutes sur les distances de plantation. Entre mes allers et retours, je pense à l'installation des rhododendrons et azalées mollis, aux immenses trous qu'il faudra faire pour les planter, toujours dans les détritus de décharge.
A la nuit, je finis de biner le massif côté Mélèze, jusqu'à l'escalier des Féeries.
jjj
kkk
Contre toute évidence, il soutenait que je ne " foutais " rien dans le jardin ni dans la maison, que je n'y étais pas ( où étais-je? ), que je n'agissais pas, que j'étais Zéro, nulle et inexistante.
Ces affirmations étaient à ce point ahurissantes ( il y en eut bien d'autres dans le même style ), qu'elles n'auraient pas dû m'affecter. J'aurais même dû en rire tant elles étaient dénaturées et invraisemblables. Mais je n'en ai jamais ri. Ces mensonges hallucinés étaient lancés dans un contexte de violence froide et absurde, avec détails précis et preuves monstrueuses de mon inexistence, qui ne prêtaient pas au rire, mais à la peur.
Je vivais dans le paradoxe et la torture morale, brandis sur moi comme des massues hérissées de mensonges, je m'affolais, courais en tous sens, m'engloutissais dans le travail, seule réalité tangible. Là, j'existais. Dans l'outrance, dans la démesure, le jardin embellissait de jour en jour.
Pourtant, je continuais à penser qu'il fallait travailler davantage, embellir encore le jardin, encore, encore, pour qu'enfin il reconnaisse mon existence.
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kkk
Les commandements
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Il mentait avec un aplomb tel, niant l'évidence, que cela m'anéantissait. Ou me mettait en colère. Je n'ai pas un caractère coléreux ni violent, je ressasse plutôt, essaie de comprendre, avance en me culpabilisant souvent. Il jouissait lorsque j'atteignais la colère, laquelle frôlait alors le désespoir. Il avait même inventé une chanson dans ce sens, qu'il chantait volontiers devant mes fille et petite fille. Elise la chantait aussi, sans savoir bien sûr ce qu'elle représentait, elle était simplement drôle :
" L'embêter, l'embêter
cclui casser les pieds
ccfaire en sorte qu'elle n'en puisse plus
ccqu'elle perde son sang froid... "
Cette fois encore, il banalisait. Il m'embêtait tout simplement, ce n'était pas très grave, on pouvait même en rire. Mais sachant sa bouche tordue, son visage haineux et ses mensonges délirants, ses ordres contradictoires pour être sûr de " m'épingler ", une mauvaise foi qui me laissait haletante, j'entendais ces chansons d'une autre manière. De ma vie je ne m'étais mise en colère de cette façon, je le disais au début, ajoutant même que cela était bon pour moi de m'extérioriser. Pauvre, pauvre, j'étais loin d'avoir compris. Ce n'était que le début, je voulais croire qu'il ne m'apportait que du bien; j'avais confiance, je l'aimais, j'excusais tout.
Avec le temps il sut bien provoquer ma colère, mais ne put jamais déclencher de la violence en moi. J'en suis incapable, en quatorze ans, j'ai au moins appris cela.
Car il essaya de toutes les manières, et à la fin, il la prépara d'ignoble façon ( j'en reparlerai ), pour qu'elle se déclenchât devant témoin, mais il échoua.
Ma colère même était minable, je bredouillais, cherchais mes mots, voulais encore me justifier, tandis qu'il continuait le réquisitoire, imperturbable, glorieux, vainqueur. Je ne pouvais pas lutter, j'avais d'avance perdu. Ses prodigieux mensonges devenaient vrais, il avait raison, il savait, il jugeait. Sa bouche alors reprenait sa place. Dans son visage glacé, quelque chose rutilait, marquait la satisfaction, le plaisir. D'un ton froid, il assénait ses dernières vérités, toujours les mêmes : j'étais " une incapable, nulle en tout et faignasse, une puanteur, une salope, une pute, personne ne pouvait m'aimer ".
Les " Nuits " de Xénakis ou les " Fugues " de Bach assistaient au jugement, m'encerclaient, chacals hurlants dans des nuits de cauchemars. Je suffoquais, m'enfuyais dans le jardin, poursuivie par la musique géante, servante de terreur et de mort.
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ee23 décembre 1996
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Il fait froid, - 8°
H. est à Nice pour Noël avec ses parents. Les enfants sont au Mexique. Je vois toutes sortes d'oiseaux à la recherche de nourriture, notamment des courlis, des gros derrières rouges non identifiés, des bécasses à la rivière. Les merles, les pics, les geais s'abattent sur les pommes restées au sol. Je place du lard, du pain et des biscuits dans les mangeoires des chèvrefeuilles qui se transforment en volières.
Je délimite la suite de la roseraie, dégage les feuilles mortes des érables en grattant fort et débarrasse les conifères nains des vieilles épines. Impossible de travailler le sol durci par le gel, aussi fais-je du nettoyage en hauteur. Les chiens me suivent pour un grand tour de vérification. Lorsque je m'arrête pour regarder les plantes recroquevillées ou les bourgeons gelés, ils prennent la position de l'ours et décrètent que ce temps n'est pas humain !
Les rosiers en jauge semblent résister, les céanothes, les solanums aussi. Le jardin de l'escalier blanc, que je n'ai pas eu le temps de nettoyer, est dans un état lamentable.
Tout est silencieux, infiniment gris, glacé. Heureusement mes chiens sont là, ils veulent me lécher la main, j'enlève mon gant pour donner ma peau nue. Mon jardin est partout autour de nous, immobile, enfoui dans l'attente des beaux jours. Mais à quand les beaux jours?
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jjj
Il répétait sur tous les tons que le jardin lui appartenait, qu'il pouvait en faire ce qu'il voulait, il menaçait de le passer au round up, ou au broyeur. Je ne pouvais parler de rien, ni m'enthousiasmer, surtout à propos du jardin qui était pourtant toute ma vie, sans qu'il dénigre ou rabaisse aussitôt. Et ceci, à partir de 1999, même en période d'accalmie.
Il ne fallait pas montrer des signes de fatigue ou d'épuisement le soir, bras et dos endoloris, mains écorchées après des heures de bêchage, de désherbage, de taille ou de binage, car cela provoquait une immédiate crise de colère. Sa bouche se tordait, il grondait :
- Tu ne fous rien de la journée ! Tu ne vas quand même pas avoir le culot de te plaindre !
iii
Je créais une oeuvre qui ne m'appartenait pas, dont j'étais dépossédée psychiquement jour après jour, qui était à sa merci, à propos de laquelle je ne pouvais m'exprimer, ni montrer enthousiasme ou passion, ni être fière, ni la faire découvrir, ni simplement dire que je l'aimais.
Je ne réalisais cela que par à coups, mais quand soudain j'en prenais conscience, je m'arrêtais, pétrifiée, mon coeur battant jusque dans mes tempes.
J'aurais voulu prendre mon jardin dans mes bras, le tenir serré contre moi, poser ma tête dans son cou... "Mon merveilleux, pourrons-nous nous protéger? Ma beauté, qu'allons-nous devenir?"
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Je ne lui parlai plus de mon travail. Je l'écoutais, pendant des heures, raconter le sien, et surtout la merveilleuse manière dont il dirigeait les employés de sa deuxième société. Je sus ensuite de quelle odieuse façon il les avait traités, comment il en avait véritablement " brisé " plusieurs.
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Anne Ménéri et François Bériot venaient régulièrement passer des week-ends à Ludère. Je les aimais, c'était la fête pour moi quand ils venaient. François, chercheur scientifique, a un caractère doux et tolérant. Hubert Botal le persécutait fréquemment sans toutefois aller trop loin car il voulait garder la relation. Il le persécutait néanmoins. Il se servait devant eux, pour allumer la cheminée, d'articles de chercheurs, en clamant haut et fort :
- Au moins ces papiers auront servi à quelque chose d'utile !
Hubert Botal avait abandonné la voie royale, mais pauvre, de la recherche, pour aller vers l'argent. Il enviait les purs chercheurs, voulait les abattre. Il lançait volontiers devant François des diatribes destructrices contre les instituts de recherche et les chercheurs, disant :
- Il faut faire sauter tout ça ! Ca coûte cher et ça ne sert à rien !
Il ne tenait pas ce discours devant n'importe qui, notamment pas les scientifiques avec qui il travaillait dans le cadre de sa société. François avait refusé de travailler avec lui et, de par son caractère, était une victime idéale. Il tentait de défendre sa communauté, cependant, il avait d'avance perdu.
Ces vexations et sarcasmes étaient fréquents mais de courte durée. Hubert Botal redevenait ensuite tout à fait sympathique. En effet, Anne Ménéri, pianiste professionnelle, lui était utile pour faire, lors de ces week-ends, de la musique de chambre avec lui. Hubert Botal décidait des morceaux à jouer, du temps et des horaires de répétitions. Il ordonnait des promenades et des travaux obligatoires dans les champs.
J'avais de la peine pour François, perdu dans ce genre d'activités. Hubert Botal se plaignait d'être obligé de jouer avec lui, pianiste amateur, qui ne possédait pas la virtuosité d'Anne. Hubert Botal aussi est amateur, mais il a une très haute opinion de lui-même.
Cette peine, et la tendresse que je ressentais pour eux, j'évitais de la montrer devant lui, sachant que j'étais en infraction. Je ne pouvais aimer, ni être aimée par personne, cela faisait partie des règles à respecter pour vivre avec Hubert Botal, règles au nombre de dix que j'ai un jour écrites et affichées dans la cuisine. Elles y sont restées un certain temps :
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Commandements
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- Ne jamais montrer du bonheur ou de la joie, de la tristesse ou du chagrin devant toi.
- N'être aimée ni admirée par personne. Ne jamais parler de moi. Admettre que je n'existe pas.
- Ne jamais montrer d'attirance, de curiosité ou de sympathie pour quelqu'un.
- Ne jamais te contredire, ni discuter tes ordres, ni réfuter tes mensonges et tes contre vérités.
- Ne jamais rien te confier, jamais, absolument jamais.
- Ne jamais être malade, ni fatiguée.
- Reconnaître ma nullité en tout, mon incapacité à travailler et mes dépenses outrancières.
- Me plier sans répondre à tes interdictions et punitions, admettre qu'elles sont méritées.
- Reconnaître que tu as le pouvoir et le savoir absolu.
- Ne jamais te dire que tu mens.
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Cette affiche, pourtant grande, écrite en gros caractères au feutre noir, cette affiche ne le gênait pas. Sans doute était-il satisfait que j'aie enfin compris ce par quoi il fallait passer pour avoir la chance et l'insigne honneur de vivre avec lui.
Il ne la fit disparaître que plusieurs semaines après, juste avant l'arrivée de ses copains invités, la cuisine étant un lieu de passage.
Anne, donc. Elle et François étaient venus à Ludère une dernière fois en juin 1998. La veille de leur arrivée, je n'avais pu m'empêcher de montrer ma joie, et Hubert Botal avait haussé le ton. Je ne pus rattraper ce manquement aux règles. Il les avait dénigrés, blâmés, je m'étais tue, mais cela n'avait pas suffi. Dès leur arrivée, il attaqua, et je compris que cette fois, il irait jusqu'au bout.
Excédés, humiliés, ils rentrèrent avant la fin du séjour, et ne revinrent jamais; Hubert Botal les avait définitivement éloignés de moi. Il pouvait se le permettre puisqu'il venait de dénicher un autre pianiste, Etienne Bredon. Hubert Botal répètera longtemps qu'il n'avait pas perdu au change.
Je fus témoin de la façon magistrale, fascinante, avec laquelle, au fil des années, il sut garder Etienne. Compliments, gentillesse, flatteries, intérêt marqué, excuses, jamais d'éclats. Je passais des week-ends tranquilles lorsqu'il venait : j'étais à l'abri.
Ambitieux, multi-diplômé, évoluant dans un milieu parisien distingué, Etienne rehaussait son image. Hubert Botal ne manquait jamais de faire son panégyrique chaque fois que nous avions des invités.
Etienne se montra toujours agréable avec moi, je pouvais m'exprimer devant lui, parler de moi et du jardin, Hubert Botal était prévenant et laissait faire. Nous donnions l'apparence d'un couple aimant. Etienne fut le seul à encore venir à Ludère alors que j'étais enfermée dans la petite chambre du fond; il ferma les yeux sur les humiliations et cruautés dont il fut le témoin et je sus alors combien Hubert Botal l'avait choisi à son image, j'en reparlerai.
En octobre suivant, Anne Ménéri m'écrivit qu'elle ne voulait plus rencontrer Hubert Botal, elle terminait par ces mots : " Je t'aime pourtant, pour des tas de raisons "...
Nous ne nous revîmes pas mais nous nous téléphonions parfois, quand il était absent. Je demandais à Anne de revenir. Je ne lui parlais pas des violences subies, je n'en parlais à personne, mais je voulais l'entendre pour qu'elle me donne de la force; elle avait traversé des épreuves terribles et en était sortie vivante.
Anne devinait ma peine, me répétait de venir à Paris, mais je ne pouvais pas, j'étais comme ligotée, bâillonnée. Tous les jours, à l'aube, je courais dans mon jardin, travaillais jusqu'à la nuit. Mon inouï, ma beauté.
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cccJeudi 26 juin 1997
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Il est tombé 51 mm d'eau entre la nuit dernière et ce jour. La rivière est en crue avec descente d'un torrent d'eau de ruissellement sur mes Ghislaine de Féligonde qui tiennent bon pour l'instant, leurs racines crispées sur les pierres. Le lavoir déborde, la rivière est folle, j'espère que les cailloux tiendront. Un début de torrent dans le bout de l'amphithéâtre et des nappes d'eau un peu partout, notamment sur les rhododendrons et les anglaises blanches au bas de l'escalier. Un vrai déluge, de l'eau dévalant sur la route et toutes mes roses écroulées, le nez au sol détrempé !
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uuVendredi 4 juillet 1997
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Enfin du beau temps ! Je n'en pouvais plus. Toutes les cerises sont pourries, même les oiseaux n'en veulent plus. Les petits pinsons du chèvrefeuille sont morts et n'auront pas vu beaucoup le soleil. J'ai le coeur serré de cela et de tant d'autres choses. La mort. Les parents les ont nourris et protégés de la pluie du mieux qu'ils pouvaient, mais le chèvrefeuille, touffu en avril, s'était trop dégarni ( sècheresse du mois de mai ? ) et n'offrait plus de protection.
Je regrette de n'avoir pas, malgré tout, installé un toit au-dessus du nid. Je l'avais envisagé mais avais craint l'instabilité avec les rafales de pluie, et la désertion des parents déjà affolés par le déluge. Il n'avait pas autant plu un mois de juin depuis longtemps.
Les roses sont pourries, surtout les anciennes; étalées sur les branches, elles sèchent maintenant sous le soleil, raidissent et craquent comme du papier décoloré. Je lutte, en taillant, contre une attaqe d'oïdium. A retenir car ce sont les premiers atteints : Zéphirine Drouin, Mme Pierre Oger et Reine Victoria, Mme Isaac Perreire, Sir Edward Elgar, Jayne Austin, les Iceberg, les Glamis Castle et Winchester Cathédral. Ceux-là dans les massifs du haut. Demain, à la première heure il faudra vérifier les autres, les gimpants aussi.
Je comble les drainages faits dans l' urgence aux magnolias et qui ont découvert leurs racines. Je ramène de la terre et paille tant et plus.
L'herbe pousse à la folie. Finir au plus vite le gros du nettoyage et reprendre les tontes en urgence. Les jours ne sont pas assez longs !...
jjj
Nous avions un abonnement au théâtre d'Orléans ( six spectacles par an ) et nous allions de temps en temps au cinéma, Hubert Botal choisissait seul les spectacles et les films, aucune discussion n'était possible. Je m'y habituai avec le temps, mais le théâtre me devint pénible car il s'agissait essentiellement de concerts.
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Au fil des années j'appris, avec Hubert Botal, à haïr la musique. Implacable, la musique orchestrait la violence, elle précédait, accompagnait les menaces, elle exultait dans les insultes.
Elle oppressait, elle tirait vers la désespérance, elle sonnait la mise à mort. Elle traquait dans tous les recoins de blessure, on ne pouvait y échapper. C'était lui, Hubert Botal au pouvoir absolu, le maître qui dirigeait. Robert Schumann, Stravinski, Beethoven, Varèse, Schönberg, et même les oiseaux d'Olivier Messiaen, devenaient des armes totales brandies dans ses poings tendus. Les chiens ne s'y trompaient pas, aplatis sous la table, pétrifiés, dès qu'il se levait pour pousser à fond le bouton de la chaîne stéréo.
Les fugues de Bach qu'il jouait au violon, tant aimées autrefois, devenaient harpies, rapaces qui s'abattaient sur ma chair. Les premières notes de ces fugues me mettaient en alarme, déclenchaient angoisse, affolement, et provoquent encore aujourd'hui de la souffrance.
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Les trajets pour nous rendre au théâtre étaient rebutants car Hubert Botal est un conducteur hargneux, extrêmement agressif au volant. J'eus souvent peur à ses côtés mais ne refusai jamais de l'accompagner : je n'avais d'ailleurs pas le choix, il était indispensable que je sorte " un peu "; il parlait beaucoup de nos sorties autour de lui, ainsi elles paraissaient innombrables, ( il agissait de même pour les soldes ), mais je ne compris réellement ces mises en scène que beaucoup plus tard.
Il roulait trop vite. Je pensais que ma place était auprès de lui, j'espérais ainsi le protéger, le défendre. Je l'excusais de tout, je l'aimais, ma propre vie perdait peu à peu de l'importance; si un accident devait survenir, j'étais prête à me sacrifier pour qu'il vive.
Parfois je l'imaginais mort, je voyais le cercueil fermé au fond du trou et entendais une voix qui venait de l'intérieur. C'était lui, c'était sa voix qui grondait :
- Sors-moi de là ! Tu entends ! Sors-moi de là tout de suite ! Qu'est-ce que tu fous quand je t'appelle? Sors-moi de là !
Imaginer cela m'était insupportable, je préférais mourir à sa place. C'était lui qui devait vivre, pas moi.
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jjj
La fuite
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Août 1998
En vacances, présent tout le jour, Hubert Botal se déchaîne contre moi. C'est à cette époque qu'il commença ( entre autres agressions ) à me lancer du café au visage :
- Estime-toi heureuse, il n'est pas bouillant ! Mais ça viendra !
Je le guettais dès qu'il avait une tasse à la main, prête à m'enfuir. J'essayais d'éviter les repas, mais il entrait alors dans une telle rage, avec menaces de plus en plus précises, que je revenais, réellement affolée. Il se montrait alors très gentil, quelques heures, puis m'insultait à nouveau, sans que je susse précisément pourquoi. La musique résonnait à fond en permanence, son violon envahissait tout, même mon jardin ( il jouait dehors ) ce qui ajoutait à mon angoisse.
Après deux semaines de ce traitement, réfugiée dans le grenier, en proie à une folle désespérance, je mets quelques affaires dans un sac et pars à Blois chez Joëlle, sorte d'amie gardée depuis plus de vingt ans, par épisodes. Joëlle est la seule de mes anciennes amies qui continue, de temps en temps, à me rendre visite à Ludère. Hubert Botal me la concède. Elle n'est pas dangereuse, ne le contredit jamais, l'écoute, le complimente; lui la flatte et l'encense volontiers, la manipule. Ce n'était pas une vraie amie. Joëlle avait une fois amené sa soeur, laquelle, horrifiée par le personnage, n'était jamais revenue. C'était ce qu'il voulait et Joëlle ne s'était pas posé de questions.
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Je m'interroge encore sur ce fait : Pourquoi m'étais-je réfugiée chez Joëlle, sachant que, toute acquise à Hubert Botal, celle-ci ne me croirait jamais si je tentais de lui dire la maltraitance? Pourquoi ne pas être allée chez Anne Ménéri ou Hélène Risant, ou une autre vraie amie qui, malgré l'éloignement et l'absence de contacts des dernières années, m'aurait peut-être amenée à parler, à enfin briser le silence dans lequel j'étais enfermée? Une amie qui m'aurait crue et m'aurait aidée.
J'allai chez Joëlle car, en réalité, je ne voulais pas parler. Je savais qu'en brisant le silence, je briserais la belle image du couple donnée aux yeux du monde et qu'Hubert Botal exigeait de préserver. Le couple, alors, éclaterait. Je ne voulais pas cela, ce n'était même pas imaginable.
Mon jardin, travaillé follement depuis tant d'années, commençait à prendre forme, à devenir tel que je l'avais imaginé et rêvé. J'étais en pleine création, la roseraie, les lilas, le lavoir... J'étais incapable de faire autre chose.
Je ne voulais pas quitter Hubert Botal, je refusais de perdre mon jardin (cette idée même me glaçait, je m'immobilisais, terrifiée, mon coeur battant jusque dans mes tempes, déraillant, hurlant jusqu'à mourir ). Même dans la violence, même dans les menaces de mort, je voulais poursuivre cette oeuvre qui était au centre de tous les chantages.
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Je m'enfuis, sachant que je ne donnerais à personne les vraies raisons de cette fuite. Je voulais qu'il cesse les violences et comprenne que j'étais capable de partir s'il continuait. Pauvre, pauvre. En m'enfuyant chez Joëlle, je n'allais pas bien loin, ne l'inquiétais pas beaucoup. Hubert Botal savait que Joëlle ne ferait rien contre lui, au contraire. Ma fuite fut un appel au secours, mais je n'allai pas chez la bonne personne.
Je pars donc, et lui laisse un mot dans la cuisine, disant que je n'en peux plus d'être ainsi traitée, qu'étant nulle, fainéante et inutile, je ne devrais pas beaucoup lui manquer.
Il appelle aussitôt pour me retrouver, c'est rapide car je ne vois plus personne depuis des années. Il y a Jeanne, ma fille, et Joëlle. Il ne se trompe pas.
Il laisse des messages désespérés à ma fille, puis lui parle de la même manière :
- Jeanne, je ne comprends pas ce qui se passe. Je suis perdu, je suis malheureux. Ta mère est partie, je ne sais pas pourquoi. Je suis très gentil avec elle, tu sais bien, je l'aime tant. Elle fait une dépression nerveuse, une vraie dépression nerveuse.
Il insiste. Ce n'est pas la première fois que Jeanne reçoit des appels de ce genre ; quand je reste trop longtemps dans le grenier, il l'appelle aussi. Jeanne sait que je ne fais pas de dépression nerveuse, mais comprend que je suis malheureuse. Je l'appelle pour la rassurer, mais ne sais quoi lui dire, je ne veux pas révéler la vérité, c'est trop difficile, et je ne veux pas quitter Hubert Botal, je ne veux pas mettre mon couple en péril, je ne veux pas quitter mon jardin.
Hubert Botal tient sans doute le même discours à Joëlle, qui entend beaucoup mieux ses appels déchirants. Je n'ai jamais su la teneur de leurs propos, Joëlle ne formule rien, elle élude.
Je suis chez elle avec mon sac que je ne déballe pas, je bredouille, je pleure, elle est devant moi, me regarde, m'observe, semble se demander ce que je fais ici au lieu d'être auprès de mon mari qui m'aime tant. Je me sens alors cernée d'étrangers menaçants et, malgré tout, en insécurité totale loin de mon jardin. Comme une prisonnière qui ne sait plus vivre en dehors de sa prison. Où es-tu mon merveilleux ? Comment pourrais-je t'abandonner ?
Je l'appelle, lui, le soir même.
Il ne fait bien sûr aucune excuse, ne reconnaît rien des violences en tous genres ni des cruautés, comme toujours, c'est moi qui suis fautive. D'un ton glacial il m'explique que je devrais avoir honte " honte !" d'être partie alors qu'il était sur son tracteur et passait le broyeur dans les champs. Ma fuite ne le touche pas, seul le moment choisi pour déserter le scandalise. Cela lui permet d'ignorer la vraie raison de la fuite, qu'il n'aborde pas, et de m'accabler encore en toute impunité.
Je suis " ignoble ! immonde !" Il le répète, il insiste, il accuse, il en est grandement offensé, outragé :
- Tu es ignoble d'être partie alors que j'étais sur mon tracteur !
Des années plus tard, cette réflexion me laisse encore pantoise.
Il est bien trop gentil, poursuit-il, et j'en profite. Si je pars, il n'aura aucune peine pour me remplacer, et payer des gens pour la maison et le jardin. Dans ce cas je n'aurai rien, et surtout pas mon jardin. Que je n'oublie pas ! Jamais ! Le jardin est à lui, il en fait ce qu'il veut, il peut le détruire, le passer au " Round-up " ou au broyeur ! De plus, profère-t-il, comme je suis incapable de travailler, il n'ose penser à ce que je vais devenir !
- La rue pour toi ! hurle-t-il, la rue !
Je suis anéantie. Je n'ai pas d'argent, ne sais comment m'échapper, refuse de laisser mon jardin, ne veut parler de rien à personne, j'ai honte. Et si je sors du silence, si je réussis à parler, qui me croira ?
La nuit, dans un lit chez Joëlle, je me sens perdue. Il n'admet rien, ne s'excuse de rien, si je reviens tout continuera comme avant, empirera sans doute; les poings menaçants s'abattront, moins redoutables que les insultes, le langage ordurier, les humiliations. Qu'avais-je espéré?
Je fus très lucide cette nuit-là, mais pas au point de m'enfuir à nouveau et d'aller me réfugier chez une vraie amie, à qui j'aurais pu parler enfin, pour pouvoir le quitter.
Au matin, tétanisée, décervelée, brisée, je me sentais incapable de reprendre un travail quelconque, je me répétais ( comme il le répétait ) que je ne savais rien faire. J'étais coupable, responsable de tout, j'avais peur, et, cela peut paraître invraisemblable, n'avais qu'une envie : aller me jeter aux pieds d'Hubert Botal, lui demander pardon, et retrouver mon jardin, ma beauté, ma plénitude.
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Je me sentais aussi démunie et désespérée qu'à certaines périodes de mon enfance, caressais une petite cicatrice sur une veine bleue de mon poignet. N'allais-je pas, comme alors, garder en permanance une lame de rasoir dans ma poche pour pouvoir échapper, au cas où les choses deviendraient trop difficiles ?
Tout comme alors, il m'était impossible de partir. J'avais voulu, j'avais essayé et étais partie seule sur la route. Pourtant j'étais revenue, au milieu de la nuit, j'étais revenue. Il n'y avait pas d'issue. Quand j'avais huit, onze, treize, quinze ans, il n'y avait pas d'issue non plus, je ne pouvais pas m'enfuir, je n'étais capable de rien.
J'avais lu quelque part, et noté : " Quand on a sept ou onze ans, il est moins effrayant de se considérer comme un raté décevant, indigne d'amour, que d'admettre que l'on vit avec un monstre."
Mais comment est-il possible qu'à l'âge adulte, lorsque l'on a un métier et des enfants, on puisse encore considérer les choses de la même façon ? Toute la vie, les joies, les épreuves, les naissances et les deuils, les choses dans la tête qui sont devenues des livres, des expériences en pagaille, tout cela n'empêche pas que l'on éprouve la même honte à dire, à reconnaître, la même volonté de cacher, quitte à y laisser sa peau.
Je ne pouvais plus quitter Hubert Botal. C'était trop tard, il eût fallu m'enfuir dès le début, à la première insulte, à la première gifle. La femme que j'étais, libre de faire des choix, indépendante, disparaissait, laissait place à la " chose " d'Hubert Botal.
J'étais incapable de gagner ma vie, incapable de faire un pas à l'extérieur de mon jardin. Au dehors, tout me faisait peur.
Une ombre géante planait sur moi, son Ombre : il était inconcevable que je puisse me dresser contre lui, l'accuser, le montrer au monde tel qu'il était.
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Je revins à Ludère le lendemain matin. Ma fuite n'avait pas été longue, et ratée.
Hubert Botal m'accueillit avec son discours habituel :
- Tu as fait ta méchante, ce n'est pas bien de faire sa méchante, tu as de la chance, j'ai beaucoup de patience avec toi. Tu es dépressive, fatiguée sans doute, ce n'est pas grave, ça arrive à tout le monde d'être fatigué...
Une fois de plus j'étais fautive, mais on allait me pardonner. Puisque j'étais fatiguée, il m'offrit cinq heures d'aide-jardinier par semaine. Son discours était logique, et surtout, surtout, c'était une façon de me relancer vers le jardin. Immédiatement, il me parla de la taille urgente des buis; il m'en parla avec gentillesse, revenant sur ma fatigue, essayant de la comprendre, ajoutant en souriant, comme pour me taquiner :
- Tu as perdu une journée avec tes bêtises.
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Il était prudent, et gentil, compréhensif. Il avait senti souffler un vent défavorable, craignait que je cesse de travailler, que je réduise, et qu'ainsi je sorte de l'esclavage dans lequel il me tenait à merci. Il était indispensable que je me remette au travail en urgence, et bien sûr, devant tant de gentillesse et sans rien comprendre, aveugle aux manipulations, je m'y remis avec plus d'ardeur encore. Pauvre, pauvre.
J'étais fatiguée. Pour qu'elle autre raison aurais-je voulu m'enfuir ? Il était tellement gentil avec moi.
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Après cet épisode, je ne suis plus jamais partie. Je m'enfuyais dans le jardin et rentrais quand la nuit devenait froide. J'étais inapte à partir, définitivement.
Et mon retour, ma défaite, le confortèrent, lui, dans l'idée du pouvoir absolu qu'il avait sur moi, accroissèrent ce pouvoir. Car dans les mois qui suivirent, il augmenta d'un cran la violence, lors de crises qui survenaient sans raison apparente, avec humiliations décuplées, violences physiques, langage ordurier devenant constant à cette époque et s'aggravant jusqu'à la fin, entrecoupées de périodes d'accalmie durant lesquelles les sarcasmes, la dérision et le mépris s'infiltraient fréquemment, dits sur le ton de la plaisanterie ou lancés avec un timbre de voix glacial au cours des monologues glorieux qui tenaient lieu, souvent, de conversation. La contradiction, ou toute réponse non conforme, devenait impossible, sous peine de dénigrement immédiat déviant du sujet abordé.
J'étais partie, et revenue le lendemain. J'avais accepté les conclusions concernant ma culpabilité, à savoir que j'étais dépressive et fatiguée, et reconnu que lui était " très gentil ", ainsi qu'il le chantait plus que jamais. J'avais montré implicitement que j'étais liée à lui quoiqu'il arrive.
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jeudi 15 janvier 2009

5 - Les enfants, mes petits dans la tourmente

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Après cette fuite ratée, il accorda une période d'accalmie qui dura exactement dix-sept jours.
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Je m'étonne encore, plus que jamais, de la facilité avec laquelle je reprenais confiance durant ces périodes. Après deux ou trois jours de charme et d'amour, je pensais : " Il a eu peur, il a perçu que j'étais capable de le quitter et cela l'a fait réfléchir. Il tient suffisamment à moi pour changer... Il le sait à présent, il ne peut pas aller trop loin, il existe des limites à ne pas dépasser..."
Pauvre, pauvre.
Depuis huit ans, je me débattais dans les mêmes entrelacs, les fils de la toile monstrueuse : malgré des attaques en tous genres d'une férocité croissante, dès qu'il me montrait un peu d'amour j'oubliais tout, excusais tout et retombais dans ses bras, oubliant qu'au bout des bras il y avait des poings.
Je n'avais toujours pas compris ( mais comment aurais-pu imaginer cela ?) qu'il suivait un plan, conscient, aboutissant à ma destruction.
Idiote, j'espérais, et me tenais coîte, multipliais tous les travaux qui pouvaient lui faire plaisir, rien ne me rebutait. Bien sûr il ne remerciait jamais, ne complimentait jamais, mais il voyait néanmoins la beauté du jardin puisqu'il s'en glorifiait auprès de ses amis.
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Je voulais faire durer cette période, l'écoutais le soir pendant des heures, l'approuvais, le félicitais. Cela pour dix-sept jours de normalité.
J'appelai Jeanne et la suppliai de revenir avec Elise. Jeanne et Benoît, son mari, avaient juré, après l'effrayante scène du Nöel précédent, qu'ils ne reviendraient jamais à Ludère. J'affirmai qu'Hubert avait changé, que tout allait bien. Il est vrai que cette période de dix-sept jours qui suivit ma fuite ratée fut particulièrement calme et lumineuse.
Avec amour, il m'engluait à nouveau bien sagement dans sa toile.
Jeanne accepta. " Je reviens pour toi, disait-elle, seulement pour toi ". Benoît, humilié, écoeuré par le personnage, ne revint jamais à Ludère.r
Elles vinrent donc toutes les deux et là, miracle, Hubert Botal avait acheté un jouet à ma petite fille. Il ne lui donna pas le jouet, mais le déposa sur un fauteuil et le lui désigna. Je revois encore Elise, son petit visage ébahi, venant me chercher car elle n'osait pas toucher le clown en tissus offert, n'osait lever les yeux vers cet homme qu'elle ne connaissait que de loin, apeurée, perdue. Elle avait trois ans. Hubert Botal ne l'avait jamais regardée. Puis il la prit par la main, fit un grand tour de jardin avec elle. En rentrant, il déclara :
- Elle est adorable cette gamine, je me demande pourquoi vous m'avez embêté pendant des années avec elle !i
La faute était sur nous, mais soit, il avait décidé d'accepter Elise. A cet instant, cela me conforta dans l'idée que ma fuite ratée avait quand-même servi. Mais je me trompais.
En fait, il avait calculé qu'à long terme, il ne réussirait pas à me séparer de mes enfants. Si elles ne venaient plus à Ludère, j'irai leur rendre visite à Paris; je l'avais déjà fait trois fois depuis Noël malgré lui et mon manque d'argent pour le train. Que je sorte de la maison et du jardin, même pour des allers-retours rapides, n'était pas supportable. Il était plus simple d'accepter Elise.
Dès sa naissance, et jusqu'à ce jour d'août 1998, il avait refusé Elise à Ludère avec une agressivité anormale, incompréhensible, qui rejaillissait, heureusement, en grande partie sur moi seule. L'enfant accaparait-elle trop les conversations ? Prenait-elle trop de place à son goût ? Je ne sais. Mais les trois premières années d'Elise furent porteuses d'angoisse et de peur pour moi ( je ne peux évoquer ces années sans avoir encore le coeur éclaté ), au point que j'inventais mille excuses pour ne pas l'avoir seule à Ludère. Jeanne et son mari ne prirent pas conscience, au début, de mes difficultés à m'occuper d'Elise lorsqu'ils me la confiaient, je ne disais rien.
Devant eux, sans jamais participer, Hubert Botal acceptait néanmoins que l'on prenne soin ou parle de l'enfant, bien que le plus souvent il s'éloignât dès qu'il était question d'Elise. A table, une fois l'enfant couchée, plus que jamais il imposait de retrouver son royaume et les sujets qui écoutaient.
Mais lorsque j'étais seule avec elle, il n'acceptait rien. Le dimanche soir, quand je voyais les enfants partir, l'idée d'une semaine avec Elise et lui me mettait dans l'angoisse. Il refusait que je m'occupe de l'enfant en sa présence; à son retour, il fallait que tout soit terminé et qu'elle soit au lit. Il m'interdisait de me lever si Elise pleurait. Il hurlait qu'elle sentait mauvais :
- Qu'est-ce que tu lui mets pour qu'elle pue comme ça !
Il ne supportait pas l'odeur des produits de toilette pour bébé, ou peut-être même l'odeur des bébés car je constaterai, au fil des années, combien toutes les odeurs de corps lui répugnent.
Je faisais manger Elise avant son retour, mais si elle n'avait pas terminé, il s'énervait, mettait la musique à fond. Je voyais venir la colère, m'affolais davantage, jusqu'à en avoir des crises de vomissements. Je voulais épargner Elise, y parvenais au prix d'une soumission totale qui me laissait pantelante. Je sombrais dans une angoisse insurmontable.
La nuit, lorsque l'enfant pleurait et appelait, il m'empêchait de me lever, me tenait les bras en me tirant et criait :
- Laisse-la gueuler !
Ses cris effrayaient l'enfant qui hurlait davantage. Je me débattais et me levais quand-même. Il continuait à crier ( il ne vint jamais me chercher dans la chambre d'Elise, il craignait tous les regards de témoin, même ceux d'un tout petit ), Elise me serrait très fort, voulait que je reste près d'elle.
Quand elle sut parler, elle demandait en tremblant :
- Qu'est-ce qui crie, qu'est-ce qui crie ?
- Ce n'est rien, lui disais-je, c'est Hubert, rendors-toi, je reste là.
Peu à peu, Jeanne et benoît découvrirent le rejet d'Hubert Botal pour leur enfant et ma peine lorsqu'ils me la confiaient. Il accusait sans cesse, tenait de savants discours sur l'éducation ( il n'a jamais élevé d'enfant, j'en rends grâce ), lui savait, répétait-il, il fallait l'écouter, faire comme il disait, punitions et fessées : nous étions responsables des pleurs d'Elise la nuit, avions multiplié les erreurs depuis sa naissance, étions coupables de tout avec cette enfant.
Durant l'année 1997, Hubert Botal décréta qu'Elise, une fois pour toutes était hors sujet, hors propos, en un mot qu'elle n'existait pas. Il disait d'un ton glacial, de son mètre quatre-vingt et portant haut la tête :
- Je l'ignore !
Et avait trébuché une fois sur elle qui jouait à quatre pattes sur le tapis. Cela aboutit à une violente scène lors des fêtes de fin d'année 97, durant laquelle il insulta et humilia les enfants. Ils se défendirent, Jeanne notamment osa lui dire ce qu'elle pensait de lui, et ce ne fut pas tendre. Puis ils partirent en jurant de ne jamais revenir, je pleurai pendant des jours.
Elles étaient revenues et ce matin-là, il montra qu'il acceptait Elise; tout était prévu, il avait acheté le cadeau dans ce but. Il entreprit, à partir de ce jour, de plaire à l'enfant et de se faire aimer d'elle. Il répétait qu'elle était une " taureaude ", tout comme lui était un " taureau " et donc, qu'elle lui ressemblait. Il insistait beaucoup sur cette ressemblance. Elise, voyant combien cela lui faisait plaisir, aussi parce qu'elle admirait tout en craignant, participait à démontrer et à affirmer cette ressemblance. Bien qu'ayant un caractère fort, Elise est très affectueuse, claire et sans ambiguïté aucune dans ses rapports avec les autres.
Hubert Botal, très vite, ne se lassa plus de vanter les qualités d'Elise, qualités considérées comme siennes avec un aplomb paternel formidable. Il intervenait dès que Jeanne ou moi faisions preuve d'autorité.
- Vous n'allez pas enfin la laisser tranquille cette gamine !
Ou :
- C'est une taureau comme moi, il ne faut pas l'embêter, c'est tout !
Il découvrit un jour qu'Elise dansait bien sur la musique classique obligatoire, omniprésente dans la grande salle lors des repas et des soirées. Le son était normal alors, il baissait volontiers si on le lui demandait. Pourtant, même en sourdine, même en présence de témoins devant lesquels la violence ne pouvait se déchaîner, la musique souillait ma chair et mon cerveau, alarmante.
- Danse Elise, danse ! disait-il.
Elise dansait, il la dirigeait, l'arrêtait si elle perdait le rythme :
- Applique-toi, écoute bien la musique.
La petite dansait jusqu'à la fatigue, jusqu'à la nausée, elle voulait lui plaire et être félicitée. Après l'avoir encouragée à l'excès, il cessait de la regarder, prenait ostensiblement un journal. Elise continuait à danser, puis s'arrêtait soudain :
- Je suis fatiguée, s'excusait-elle, j'ai mal au coeur.
- Tu n'es pas obligée de danser, disait Jeanne.
Ces séances commençaient à l'irriter. Hubert Botal le perçut et cessa de faire danser Elise, en répétant combien il était dommage de ne pas exploiter le don naturel de l'enfant. Lui l'aurait fait bien sûr, jusqu'à la déstabilisation, jusqu'au dégoût.
Je remercie encore la providence de n'avoir pas fait naître d'enfant de notre union, malgré le désir et les espérances du début.
Il y eut aussi quelques soirées de monstre qui riait trop fort, ce n'était qu'un jeu bien sûr : le monstre poursuivait l'enfant.
Le rire et la voix devenaient intenses, caverneux, éclatant de force contenue, Hubert Botal était rouge et semblait ne plus pouvoir s'arrêter. Elise riait en courant, puis riait jaune et nous rejoignait, Jeanne et moi, dans la cuisine. Le rire du monstre continuait, énorme, menaçant. Je voulais qu'il cesse, je ressentais une étrange inquiétude. Nous rangions la cuisine, soudain silencieuses. Puis :
- Ce n'est qu'un jeu...
- Oui, mais c'est trop fort.
Lorsque Elise revenait vers nous, ne sachant plus s'il fallait encore rire, nous lui disions de cesser et faisions diversion. Lui continuait encore un moment, seul, puis finissait comme un ballon qui se dégonfle. Nous intervenions rarement, trop heureuses du miracle qui s'était accompli, impossible à imaginer durant les trois premières années.
A cette époque, arguant du fait qu'il avait accepté Elise, je demandai à Jeanne de " supporter " Hubert Botal, de ne pas répondre à certains propos écrasants ou de dérision envers les autres, tenus devant elle, de laisser dire pour le bien de tous. Jeanne fit de son mieux durant les années qui suivirent, mais écourta cependant des séjours, certains discours étant pour elle inacceptables. Elle répliquait mais évitait la prolongation des éclats. En cas de contradiction, elle savait qu'il hausserait le ton et multiplierait les agressions verbales jusqu'à sortir vainqueur. Elle quittait la table ou s'éloignait pour ne pas prolonger une discussion que je reconnaissais moi-même aberrante ( mais à laquelle j'étais habituée ) tournant trop autour de sa gloire et de son génie, de son auto-célébration, de sa façon péremptoire d'abaisser ou d'abattre les autres.
Cependant, durant les années qui suivirent, il se montra dans l'ensemble plaisant avec Jeanne. Il y eut bien quelques éclats qui la firent prématurément rentrer à Paris, mais il débordait de charme lorsqu'elle revenait, multipliait compliments et gentillesses, il voulait lui plaire et se montrait agréable. Il me montrait également beaucoup d'amour, de la tendresse, des attentions. A chaque fois, je recommençais à espérer.
Il acceptait aussi que nous allions, avec Elise, nous promener ou faire des courses l'après-midi, ce que Jeanne trouvait normal mais qui m'inquiétait beaucoup. Jeanne n'imaginait pas combien sortir de la maison et du jardin était compliqué pour moi.
- Tu sais, je viens pour toi, me répétait-elle. Je le supporte mal mais je fais bonne figure pour que nous puissions nous voir. Je ne sais pas comment tu peux vivre avec lui.
Elle n'était pas dupe. Mais elle était loin d'imaginer comment je vivais vraiment, quand elle partait et que la porte se refermait sur nous deux. Je ne racontais rien, je le défendais lorsque Jeanne percevait certains comportements " anormaux ". J'étais heureuse lorsqu'elles venaient, je cachais mon angoisse.
J'avais peur. Peur d'être en retard, peur d'oublier une chose demandée sur les listes, peur de lui déplaire d'une quelconque manière, ce qui entraînerait les colères et ferait fuir ma fille à nouveau. Jeanne aussi avait peur, pour moi, pour ce qui adviendrait si je n'appliquais pas les règles : elle vérifiait l'heure sans cesse, récapitulait ce qu'il voulait, annoncé haut et fort dès le début de la journée, " Son Programme " sur lequel nous nous alignions et qui réglait toutes nos minutes. Peur aussi à cause des bouquets ramenés à Paris.
Le jardin débordait de fleurs sur trois hectares et pourtant, il refusait qu'elle en emporte. Il s'agissait pourtant de fleurs plantées et cultivées par moi, j'étais heureuse et fière de les donner. Il interdisait cela. Il y avait des milliers de roses, de narcisses au printemps, les immenses massifs de plantes fleuries ; mais tout lui appartenait, en prenant des fleurs, on le dépouillait, même si cela ne se remarquait pas tant il y en avait ; cela l'énervait, il le proférait ou lançait des regards glacés. Nous nous cachions donc pour faire le bouquet et l'emporter à son insu. Jeanne avait toujours peur en emportant ses fleurs, elle avait peur pour moi qui restais.
Elle savait Hubert Botal tyrannique, caractériel, imbu de lui-même jusqu'au délire, mais elle ne pouvait imaginer la manière dont il me traitait ( et comment peut-on imaginer, sous couvert d'amour, la destruction organisée d'une personne ? ). Devant elle, comme devant les autres, il dissimulait son vrai visage. Cependant, au fil des années, Jeanne perçut que je ne disais pas tout. Elle me vit sombrer peu à peu.
Hubert Botal était persuadé que Jeanne l'aimait et l'admirait. Il le proclamait souvent, se mettait même parfois sous sa protection, contre moi. Il lui faisait confiance et demandait son avis à propos d'achats pour la maison ou vestimentaires pour lui, ajoutant toujours que moi, je ne savais pas faire.
- Tu achèteras ça avec ta fille, disait-il, elle, elle saura.
Il lançait souvent des petites phrases devant elle, en riant bien sûr, presque avec tendresse, j'étais petite, sourde, je ne comprenais pas :
- Tu sais bien, elle ne comprend rien.
Il agitait la main comme pour m'éloigner en lançant :
- Va, va, ce n'est pas grave, on t'expliquera plus tard.
Et, concluait-il :
- De toutes façons elle n'entend pas !
Il en disait un peu plus devant Joëlle, lorsqu'elle venait à Ludère, sachant qu'elle ne s'en offusquerait pas, et devant bien d'autres personnes qui, sans doute, ( parce que dans le même temps il déployait et clamait tout son amour pour moi ), n'y ont rien vu de mal.
Il allait parfois beaucoup plus loin dans ce genre d'apostrophes à mon égard lorsqu'il se sentait soutenu par une personne présente. Devant Mickaël, l'aide-jardinier qui arriva en 2000, il ira même très loin, j'en reparlerai.
Parfois je répliquais et il lançait :
- En plus, tu n'as pas le sens de l'humour !
Que dire de plus, que répondre ? C'était psychiquement très éprouvant car je savais ce que ces petites phrases voulaient réellement dire et comment elles s'amplifiaient, devenaient avilissantes avec parures ordurières dans le privé.
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Pour qui n'est pas harcelé jour après jour par le dénigrement, le rabaissement systématique, ces petites phrases peuvent paraître anodines, elles sont dites sur le ton de la plaisanterie, presque avec tendresse, mais elles blessaient au coeur. C'était encore une manière de m'abattre, comme cela, gentiment, devant des personnes que j'aimais ; sans que nul ne s'en aperçoive.
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Jeanne percevait-elle tout cela? Il était particulièrement charmant et charmeur devant elle. Un soir, je les ramenais à la gare, elle et Elise, et déclarai, alors que nous marchions sur le quai :
- Tu vois, les choses s'arrangent avec Hubert, il a été gentil ce week-end.
Jeanne stoppa net, laissa tomber ses sacs et lança :
- Mais Maman, tu ne vois donc pas comment il te traite !
Elle criait presque. Je ne sus quoi répondre, le train arrivait. Que s'était-il passé ? Je n'avais rien vu, rien perçu. Avais-je alors un seuil de tolérance très élevé, comme me le dira plus tard Florence au cours d'un Groupe de Paroles ?
Je le trouvais tranquille en général devant Jeanne, il déployait séduction et ravissement, surtout les dernières années. Comme si plus il s'acharnait contre moi, plus il fallait donner le change ; ainsi, comment Jeanne pourrait-elle me croire si je m'avisais de parler, de dévoiler son vrai visage ? Il y eut bien quelques scènes sévères de remise en forme de l'autorité absolue, cela était inévitable et entretenait le stress, ma fille devait rester dans les rails et elle s'efforçait de le faire pour moi, néanmoins je le trouvais vivable lorsqu'elle était présente.
Cependant, Jeanne ne venait pas fréquemment à Ludère et séjournait chaque fois peu de temps. Elle se plaignait de maux de tête, de ventre, de douleurs inexpliquées. Elle écourtait les soirées et se couchait tôt avec Elise, se disait épuisée à la fin du repas et une fois la cuisine rangée. Un surplus au dimanche était au-dessus de ses forces.
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Fallait-il que l'amour existant entre Jeanne et moi fût grand pour avoir résisté ( après avoir été plusieurs fois ébranlé ) à cette puissante vague de manipulations et de mensonges. Hubert Botal jalousait cet amour, les élans que nous avions l'une vers l'autre, le désir de nous voir, nos connivences, nos secrets. Il voulait la haine entre nous. Il veut la haine partout.
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Maud, sa propre fille, ne donnait jamais de nouvelles, n'avait aucun désir de le rencontrer. Elevée par sa mère, la Numéro 2, elle avait cotoyé son père au gré des vacances et n'avait été aimée et comprise, écoutée, que par ses épouses successives. Adulte, elle s'était éloignée, qui pourrait l'en blâmer ? Elle ne vint jamais à Ludère. Je l'avais rencontrée à Paris, quand nous y habitions les premières années, quelques fois, et toujours en présence de son père. Il exhibait beaucoup d'amour pour moi devant Maud, et je la voyais gênée par ces débordements. Reconnaissait-elle un scénario déjà joué devant d'autres Numéros, les précédentes ?
A partir de notre installation à Ludère, il m'accusa, année après année, d'être responsable de l'éloignement de sa fille.
- Maud ne vient pas à cause de toi, répétait-il, elle ne peut pas te supporter, elle sait comment tu es !
Il la voyait de temps à autre à Paris, très peu, l'invitait à dîner, laissait multitude de messages téléphoniques, Maud ne rappelait pas. Il m'accusait ; affolée, je tentais de me justifier :
- Tu l'invites à dîner à Paris, je n'y serai donc pas, elle le sait très bien. Comment peux-tu affirmer qu'elle ne te répond pas à cause de moi ? Cela fait des années que je ne l'ai pas vue et nous nous connaissons à peine. Comment peux-tu dire qu'elle ne m'aime pas ?
Je suffoquais. Il accusait, il ne s'encombrait pas de preuves pour accuser, il lançait :
- Maud ne peut pas te supporter ! Même si elle ne te voit pas, elle sait que tu existes ! Je ne vois pas ma fille à cause de toi ! Elle sait comment tu es !
J'appris par la suite qu'il avait accusé toutes ses épouses successives de détester sa fille. Mais à l'époque j'ignorais cela et ces accusations m'angoissaient, me déstabilisaient au plus haut point.
Malgré tout, je ne lui parlai jamais des confidences faites par Maud lors d'un dîner mensuel à Paris, obligatoire pour elle, à l'issue duquel son père lui remettait son chèque du mois ( elle poursuivait des études ).
La jeune fille avait alors confié, à voix basse dans la minuscule cuisine parisienne, combien elle avait hâte de gagner sa vie et d'en finir avec son père. Elle ne supportait plus de le voir, ni de l'entendre, elle ne venait que pour le chèque, contrainte et forcée.
Cela se passait vers la deuxième année de notre vie commune et pourtant, je ne fus pas surprise d'entendre Maud exprimer un tel rejet. Je la plaignais d'avoir un pareil père, j'imaginais ses souffrances. Je me disais que moi seule pouvais le supporter, qu'à force d'amour et de patience, je le ferais changer. Pauvre, pauvre, ce n'était que le début, je ne savais pas ce qui m'attendait... Maud savait sans doute.
Je n'osai jamais parler de ces confidences à Hubert Botal, même sous ses accusations démentes. Je ne voulais pas trahir Maud, qui le craignait, et il m'aurait de toutes façons accusée de mensonges. J'avais, aussi, peur de la rage qui s'ensuivrait, les violences, comme à chaque fois que j'osais malmener le masque, porter une ombre sur la belle image qu'il voulait à toutes forces donner de lui-même.
Il se servait des enfants pour se venger du moindre désagrément, pour abattre sa haine comme on abat des cartes. J'avais d'avance perdu.
Il se servait de Jeanne pour m'attaquer lorsque nous n'avions plus autour de nous que les murs et le jardin. Affirmait qu'elle ne m'aimait pas. Que personne ne m'aimait.
- Même ta fille ne t'aime pas, je le sais !
Ces affirmations touchaient en moi un point très sensible, il le savait. Il s'en servait quand il était bon pour lui de me mettre rapidement à terre, brisée, épuisée et sans réaction, engloutie dans le plus grand désespoir.
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Un soir il me lança, nous ne parlions pas des enfants mais sans doute de mon intolérable nullité :
- Ma fille est bien plus intelligente que la tienne !
C'était gratuit, faux et absolument hors sujet. Je répondis qu'il ferait mieux de les aimer, ce qui le laissa sans voix, pour une fois ( cela était assez exceptionnel pour être remarqué ) et pas pour longtemps.
J'avais mis le doigt sur son handicap, lui qui n'a jamais donné d'amour à personne, qui ignore la signification de ce mot.
Mieux valait ne pas réitérer cette évidente constatation car, bouche tordue et bavant, il se déchaîna ensuite, avec menaces précises d'étranglement. Je ne savais plus comment me défendre, ni me protéger.
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iiiVendredi 27 novembre 1998
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Je finis de planter les conifères nains, il en restait six. Deux trous ont été très difficiles, je suis tombée sur le bord d'une ancienne construction. J'ai retiré les pierres et fait d'énormes trous. La barre à mine est décidément beaucoup plus efficace que la pioche, surtout dans les trous de glaise à silex, et je peux mieux protéger mon dos. Multitude de voyages de brouette pour transporter les pierres jusqu'aux bords de rivière que je renforce toujours. Après cela, une tonne de terre végétale à ramener pour planter ! Il tombe un léger crachin, je m'enlise avec la brouette. La terre est amoureuse, comme disent les jardiniers, j'ai peine à soulever mes bottes. Ce massif se termine enfin. Je protège certains petits avec des grillages car les lapins continuent à sévir.
Ensuite, les galliques. Je rectifie encore une fois ( la vingtième au moins ) le tuyau d'arrosage qui délimite le massif, l'allonge en belle courbe vers le bas, comme je l'avais décidé hier dans la nuit. Je monte vers l'amphithéâtre pour en regarder le dessin, redescends pour allonger encore, sans faire de pointe. Enfin, d'en haut, le massif apparaît comme une langue naturelle descendant vers la rivière. En contre-bas, dans la pente et dans les faux-plats, il aura été plus difficile à dessiner que les autres. Comme un détail du tableau que l'on n'arrive pas à finir, je l'allonge encore un peu, je remonte, je regarde... Enfin, j'en creuse le pourtour à la bêche et enlève le tuyau.
Je place les tuteurs pour marquer les emplacements des rosiers selon mon plan. Quelques modifications. Cinquante trois rosiers à planter là, dont une grosse majorité de Rosa Gallica. J'essaie de les imaginer grands, ces magnifiques croulant sous les fleurs, pour pouvoir les placer au mieux selon les tailles et les couleurs. Je reprends les descriptions dans les livres.
Il y aura des trous difficiles car le massif croise l'ancien chemin de charrettes qui va vers le pont. Glaise et déchets de poterie m'attendent sous l'herbe. Je connais ce chemin depuis la plantation des cornouillers à fleurs et le massif de roses anglaises un peu plus haut, cette fois, je n'aurai pas de surprise.
J'ai le temps de planter le premier gallique " Aimable Amie ", et de faire le trou du suivant, une grosse lune m'éclaire. J'ai peine à rentrer et retourne visiter les petits conifères, tout neufs sous la lune.
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mercredi 14 janvier 2009

6 - L'enfer en jardin-paradis

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Aujourd'hui, alors que j'écris ce récit, je me pose encore la question : Pourquoi ce travail délirant, qui approchait la folie ? Je ne pouvais plus rester un temps, même court, sans travailler, toutes les minutes comptaient, je cessais à la nuit, ivre de fatigue, souvent au bord de l'épuisement, hantée par ce qu'il restait à faire : ce n'était jamais assez bien, jamais assez beau. Je m'imposais des tâches démesurées, me donnais des délais toujours limites. Hubert Botal n'avait plus besoin de demander, d'exiger, j'allais au-delà de sa tyrannie. Un moteur terrible me poussait : ces petites phrases qu'il lançait sans cesse :
- Tu ne fous rien de la journée !
- Tu ne sais rien foutre ! Tu n'as jamais rien foutu de ta vie !
- Tu es Zéro !
Plus je les entendais, plus je travaillais, avec une seule idée en tête : créer de la beauté. Rien ne pouvait m'arrêter, le moteur me poussait : il fallait que tout soit parfait, au-delà du beau, au-delà de la splendeur, pour qu'enfin il reconnaisse mon travail. Pour qu'enfin il reconnaisse mon existence.
Pourtant, j'aurais pu atteindre l'épuisement total, je n'existais pas. Mon inexistence faisait partie de son plan, et ce plan je ne pouvais le comprendre, ni l'imaginer. Mais pourquoi ( pourquoi ?) ne me suis-je jamais posé de questions quant à la démesure de mon travail ?
Le moteur s'emballait, mon corps peinait à l'extrême, je ne m'interrogeais pas, je poursuivais, telle une automate, décervelée, je poursuivais.
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Le soir, je reculais le plus possible le moment de rentrer. Ensuite, épuisée, il fallait prendre un bain, préparer le dîner, j'avais toujours peur d'être en retard, l'étais de toutes façons, selon l'humeur d'Hubert Botal. S'il rentrait plus tôt, je n'étais pas dans la cuisine (étais dans le bain) il grondait :
- Je travaille moi ! Qu'est-ce que tu fous ? Tu arrives oui ou merde !
Je sortais aussitôt de l'eau et me sèchais, le coeur battant, oppressée, je bondissais dans la cuisine en finissant de m'habiller, préparais le dîner tout en mettant le couvert, éperdue, faisais mille choses à la fois, m'agitais en tous sens. Soudain, il avait disparu. Je l'attendais après avoir follement couru. Si, à son retour, j'en faisais la remarque, le ton montait aussitôt, il fallait faire amende honorable, admettre que je n'avais pas compris puisque, bien sûr, " je n'écoutais jamais ce qu'il disait ".
Je savais alors comment se passerait le reste de la soirée, me tenais coite et l'écoutais à travers la musique qui battait comme un mauvais coeur, alarmante.
Il racontait la marche de la nouvelle société " Mixor ", sous ses ordres. Il fallait toujours tout vérifier, rien n'allait sans lui, il devait faire le travail des commerciaux, des comptables. Les secrétaires, quelque temps portées aux nues, devenaient épouvantables "connes et faignasses", répétait-il. Les commerciaux, au départ très compétents et formidables, se révélaient subitement ignorants et infructueux, inutiles. J'apprenais régulièrement le licenciement des uns et des autres.
- Tout s'est très bien passé, concluait-il, ils ont reconnu leurs erreurs.
Il avait de gros problèmes avec les investisseurs, les actionnaires. On voulait le tromper, le manipuler, le voler, mais il savait déjouer tous les mauvais tours. Enfin, l'entreprise, grâce à lui, se portait bien. A condition qu'il ait l'oeil partout.
Au sein de sa première société " Alimex " qu'il dirigeait toujours, il agissait essentiellement en collaboration, le plus souvent à distance. La société " Mixor ", créée par lui quelques années après notre installation à Ludère, produisait et commercialisait un nouvel aliment complémentaire. Il devint chef d'entreprise. Ce fut pour lui une révélation, car, répétait-il, il savait diriger les hommes. Il affirmait prendre là sa pleine mesure, et un réel plaisir. Il disait souvent :
- Je me sens à l'aise, je suis un vrai chef. Ils sont tous derrière moi et nous allons gagner beaucoup d'argent.
ou :
- Je vais devenir très riche avec " Mixor ".
Le ton ronflant qu'il adoptait alors semblait dérisoire. Cette entreprise focalisait tous ses espoirs de grande richesse, je vivais au calme ( toujours menacé ) ou dans la violence, au rythme des succès et des défaites de " Mixor ".
Malgré les discours interminables d'Hubert Botal sur sa réussite, je ne crus jamais à cette entreprise dans la durée. Je disais :
- Oui, quand nous serons riches avec " Mixor " je pourrai peut-être remplacer mes bottes percées !
- J'aurai d'autres priorités, répondait-il, sans aucun humour.
Parfois, en rentrant, il annonçait avoir " piqué une grosse colère " contre un employé. Je pensais aussitôt, et lui disais, que la colère étant faite, j'avais des chances d'être tranquille pour la soirée. Il approuvait en riant. Il aimait faire de l'humour sur son comportement, cela rendait ses violences banales, les normalisait. Tout le monde peut s'emporter. Et ses colères n'avaient pas d'importance car ensuite, répétait-il, il était très gentil avec eux.
Enfin, tout allait bien, tous reconnaissaient leurs erreurs : il était un très bon manager.
J'appris par la suite que cinq employés, sur une vingtaine au total, l'avaient attaqué aux Prud'hommes, qu'il y eut des plaintes à la médecine du travail, sans suite, des plaintes pour harcèlement moral ( les secrétaires notaient les faits par écrit ) finalement non déposées. Un attaché de direction, licencié, fit à la suite de son passage dans l'entreprise une profonde dépression nerveuse qui nécessita une psychothérapie d'un an et demi.
Hubert Botal répétait à l'envie, glorieux, qu'il n'avait jamais perdu un procès. Il posait ses pieds sur les bureaux, envoyait des grandes bouffées de sa pipe dans le nez des employés, assénait des ordres, n'admettait pas la contradiction, portait aux nues puis abattait sans raison, divisait, dénigrait, rabaissait, dirigeait en maître absolu. Est-ce pour cette raison que les plaintes ne furent pas déposées ? Une fois la société écroulée ( elle ne " tint " que quelques années ) la plupart des employés se dispersèrent, soulagés d'être sortis des griffes du diable. Certains eurent peur de s'attaquer à lui. Il leur reste des blessures, pour certains non refermées.
Je les rencontrai en 2004. Je fus atterrée. Les discours ne variaient pas : " chantages, mensonges, rabaissements, dénigrements, mauvaise foi intolérable, rejet des problèmes ou de ses erreurs sur les associés et les salariés, pressions morales, fausses allégations, brimades, marginalisations, tyrannie, cruauté mentale, intimidations ( colères, gestes ) humiliations en public, guerre psychologique, climat de terreur et de défiance " ( je rapporte là les mots utilisés et attestés ) entraînant chez les employés " de la peur, perte de confiance en soi, dépressions, problèmes au sein des couples, difficultés à se concentrer lorsqu'il était à proximité."
Il avait instauré un système de travail démesuré avec chantage au licenciement ou au dépot de bilan. Il les menaçait d'ulcères. Un ingénieur commercial lui demandant des explications sur les objectifs de ses menaces, il écrivit un de ses fondamentaux : "...il ne s'agit que d'une éducation par le travail, ce que les gens vulgaires appellent le goulag ".
Les employés travaillaient tard le soir, les week-ends, certains étaient rappelés à trois heures du matin. Tout était "urgentissime". Il n'hésitait pas à lancer devant eux " qu'il n'allait pas se faire chier avec des sous-fiffres à neuf mille balles par mois !"
Je tombais des nues. Jamais je n'avais imaginé qu'il se comportait là-bas de la même manière qu'avec moi. Moindre cependant, prudent, il ne lançait jamais d'injures directes et il n'usa que peu de menaces physiques contre des personnes qui résistaient. Une fois, au milieu d'un restaurant, des lunettes furent pourtant projetées sur le sol.
Là-bas aussi il faisait régner la terreur. Il maniait avec le même brio l'humiliation et le mépris pour détruire. Il manipulait sans vergogne, menait avec l'un, puis avec l'autre, ou avec plusieurs, des guerres psychologiques dont il sortait toujours vainqueur et impuni.
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Les employés de la société n'imaginaient pas non plus comment il me traitait. Eux aussi tombèrent des nues. Hubert Botal me valorisait à l'extérieur, donnait à tous, habilement, des preuves de l'immense amour qu'il me portait. Ainsi, qui pourrait me croire si je m'avisais de dire ce que je subissais? Tant d'amour déployé devant témoins m'enfermait dans le silence, me ligotait, me bâillonnait. Il me valorisait comme il valorisait tout ce qu'il possédait ; Hubert Botal ne pouvait avoir que la meilleure des femmes, comme il avait les meilleurs des chiens, la plus belle des maisons, le plus beau et extraordinaire des jardins. Je me disais, lorsque ces compliments me revenaient ou étaient formulés devant témoins : " il ne doit pas me penser aussi nulle qu'il le répète, il doit m'aimer un peu, m'estimer quand même, voir comme mon jardin est beau..."
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J'étais sans cesse déstabilisée, perturbée par cette attitude. Parfois il abusait dans ses discours, donnait le sentiment d'avoir une véritable vénération pour moi et ce que j'entreprenais dans le jardin ( surtout s'il m'avait, la veille, traînée au plus bas ).
Devant témoins, j'étais dotée de toutes les qualités. En privé j'étais " une pauvre conne, une faignasse, une nullité, une salope et une pute ". Que fallait-il croire ? En fait, rien. Cela dépendait de son besoin du moment. Moi, en tant qu'être humain, je ne représentais rien pour lui, j'étais une chose dont il se servait. Je finis par cesser de me demander ce qu'il pensait de moi. Il ne pensait rien de moi, je n'existais pas.
Même après avoir décelé cela, je demeurai meurtrie par ces affirmations contradictoires ; ne pus jamais me détacher de ces discours, les prendre pour ce qu'ils étaient dans tous les cas, vides, sans fondement, lancés pour attiser les mille feux de sa personne glorieuse. Je n'ai jamais pu.
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Les employés de sa société, comme toutes les personnes que nous cotoyions, croyaient ce qu'il montrait, à savoir qu'il m'aimait et me respectait. Devant les personnes ( je n'avais plus d'amis, il ne s'agissait que d'amis, de connaissances et de relations à lui ) alors qu'il montrait à mon égard de la compréhension, de l'admiration, et même de la tendresse, comment pouvais-je crier au mensonge sans passer pour une hystérique, une folle, une dépressive, tout ce qu'il m'accusait d'être en privé ? Et qui m'aurait crue ?
Je cachais ma tristesse, ma peine, ma désespérance au cours des dîners, des visites. Je jouais la comédie du bonheur, me prenais au jeu, savourais ces instants sans penser à rien d'autre, reprenais même confiance, comme dans les périodes d'accalmie. Je parlais de mon jardin, il n'interrompait pas, en rajoutait sur mon savoir-faire, parfois je pouvais parler de moi, tout dépendait du public. Jamais très longtemps cependant, il monopolisait toujours les conversations. Lui ne jouait pas, il était d'un naturel époustouflant. Dans le registre "Mon Amour-Saloperie" il était d'une redoutable efficacité. "Mon Amour" en public, "Saloperie" en privé. Qui aurait pu me croire ?
Comme lui, je sauvegardais la belle image du couple. D'aucuns disaient combien nous étions extraordinaires, avec cette passion commune ( le jardin ) qui nous unissait, et combien nous formions un couple merveilleux vivant dans un paradis. Cette apparence était un faux indicible, qui m'effrayait.
Le mot " paradis " était souvent employé à propos de mon jardin, sans doute à cause de l'espace, une respiration douce et sereine qui intervenait dans la contemplation. De la terrasse, dans l'écrin vert léger d'une immense pelouse, l'amphithéâtre et les massifs couverts de roses, bordés du gris-bleu des népétas, descendaient en langues successives vers la rivière, suivant des formes douces, tel un grand calme parsemé de fleurs et de feuillages qui s'élevait ensuite vers l'horizon.
J'avais créé ce paysage, ce paradis, avec mes mains, mon corps et ma peine. C'était mon oeuvre, elle était au centre des menaces et de tous les chantages. Je ne pouvais dire l'effrayante vérité, briser la belle image du couple, sans risquer de la perdre. C'était mon oeuvre ( mon doux, mon inouï, mon merveilleux... ) je refusais de la perdre, je ne pouvais imaginer cela une seconde sans suffoquer, sans me raidir d'effroi.
Un accord tacite existait donc entre nous : préserver la belle image de ce couple qui n'était bâti que de violences et de terreur.
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iiiSamedi 19 décembre 1998
Traitement d'hiver sur les fruitiers, les vignes, les fusains, les érables du bas. Je profite d'une journée sans pluie et sans vent, T°+10°.
Je poursuis la taille des rosiers dans le massif au-dessus des pergolas, grattage soigneux des vieilles écorces sur les gros départs de branches et les pieds de greffe. Puis, bouillie bordelaise sur tout le monde. J'enlève, en ratissant fort, les vieilles feuilles restées au sol. Les bâches à traîner jusqu'au feu sont très lourdes, je peine. Ensuite, engrais, bêchage, binage, la terre est lourde, j'avance lentement et atteins la moitié du massif dans la nuit.
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iiiMardi 22 décembre 1998
Scories potassiques sur le talus que je désherbe et bine grossièrement ( il faudra y revenir ) les glycines de la grille et le massif rénové ( superbe ) des anémones du japon. A la rivière, je rabats et protège les dahlias, les arums, nettoie les iris. Gros travail de nettoyage au lavoir avec protection des solanums, plumbagos, agapanthes et les bulbes de glaïeuls et acidenthéras. Je nettoie les îles et la rivière des bois tombés.
Je commence la taille dans les massifs des roses anciennes et bine ( j'utilise la grosse houe ) pour tenter de réduire les cuvettes dans lesquelles ils se trouvent. Il faut agrandir ce massif trop étriqué, en gardant la forme qui est belle, et enlever la terre avec les mottes. Dans cette rigole, la terre en surplus pourra être descendue. Impératif d'enlever ces cuvettes car le massif s'inonde pendant l'hiver et les rosiers du bas en souffrent, notamment Fantin Latour et Ispahan. Je suis sous la pluie dans une boue incroyable, les chiens dégoulinent et pataugent, mais nous préférons la boue et rentrons à nuit noire.
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Il arrivait qu'en rentrant du jardin le soir, je découvris huit à dix messages de lui sur le répondeur. Il voulait me parler, absolument. Il ne précisait pas de quoi il s'agissait, le ton montait à chaque nouveau message. La hargne apparaissait, grossissait, suivie de lamentations, puis le grondement reprenait, la rage éclatait, menaçait :
- Qu'est-ce que tu fous ? Où traînes-tu donc ? Ca fait dix fois que je t'appelle, tu te fous entièrement de ce qui peut m'arriver !
Il savait pertinemment que je travaillais dans le jardin et n'aurais ces messages qu'en rentrant le soir, pourtant je me sentais immédiatement coupable de n'avoir pas répondu, mon coeur s'affolait, je tremblais, l'appelais alors que les derniers messages défilaient encore afin qu'il n'attendît pas une minute de plus. Parfois il n'avait plus rien à raconter, c'était trop tard. Parfois il appelait ainsi lorsqu'il était dans un embouteillage, il en était sorti, n'avait plus rien à dire sauf ceci : il travaillait, lui ! Je lui avais fait perdre du temps ! Je ne m'occupais pas de lui !
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Toute ma vie devait tourner autour de sa personne. Ce n'était jamais assez, quoi que je fasse, et je m'en culpabilisais sans cesse. Il exigeait que j'adopte ses convictions, ses idées (changeant au gré des circonstances) comme s'il voulait une copie de lui-même. Il dénigrait mes choix, mes goûts, mes opinions, conditionnait pour que je pense comme lui. L'isolement, l'absence d'informations extérieures étaient des moyens. Il créait le vide autour de moi.
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Parfois, je sympathisais quelques minutes avec des personnes rencontrées en faisant les courses le lundi matin, ou certains de nos voisins qui s'arrêtaient à la grille pour me parler de la beauté du jardin. Si je relatais ces rencontres, il dénigrait aussitôt : mes connaissances étaient vulgaires, ceux avec qui j'aurais pu nouer une relation d'amitié étaient "cons". En rabaissant, souvent avec rage inexpliquée, les personnes que j'appréciais, il me rabaissait. Je ne savais m'entourer que de "connards"! Heureusement, il veillait !
Seuls ses amis étaient intéressants, et si d'aventure, l'amitié naissait avec certains, il les éloignait aussitôt, ce qu'il fit avec Anne Ménéri et François évoqués précédemment. Avec le temps, je ne cherchai plus à nouer de relations, restais dans le vague et fuyais toute approche. J'endurais assez de violences pour ne pas en provoquer davantage. Durant des années, je n'eus pour toute information que son discours.
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Nous n'avions pas de téléviseur. Dès notre rencontre, Hubert Botal avait insisté sur ce point car lui, proclamait-il, " ne faisait pas partie de ces pauvres cons qui regardent la télé ! " Il ne manquait jamais d'insister sur ce fait. Si quelqu'un dont il ne faisait pas grand cas, ou qu'il jugeait trop actif dans la conversation qu'il voulait à toutes forces monopoliser, parlait d'une émission, ou même, de façon lointaine, des médias, il lançait d'un ton surpris :
- Tu as la télé ! Toi !
Il sous-entendait : " Je te croyais plus intelligent, tu ne fais pas partie de notre monde. "
Cela déstabilisait la personne qui ne risquait plus ensuite de l'interrompre ou de le contredire. De même lorsqu'un convive accaparait l'attention, il coupait en riant fort :
- Oui, oui, tu as vu ça à la télé !
Tous riaient avec lui et il changeait de conversation, reprenait les rênes.
Je possédais un petit transistor et écoutais les informations lorsque je prenais mon bain ou préparais le repas. Cela l'irritait, occasionnait des remarques désobligeantes :
- Je ne sais pas pourquoi tu écoutes ça, tu ne comprends rien !
J'éteignais donc quand je l'entendais rentrer. Un jour, il pulvérisa le transistor entre ses mains. Il ne le jeta pas, ni ne le fracassa, il le déchiqueta avec ses mains et ses ongles, éclatant les morceaux dans toute la chambre ( je m'y habillais après le bain et ne l'avais pas entendu rentrer ). Des mois plus tard, je retrouvais encore de minuscules morceaux fichés dans les plinthes. Est-ce la pratique du violon qui lui donnait une telle force dans les doigts ? Plus tard, lorsqu'il menaçait de m'étrangler, ses doigts serrés à trois centimètres de mon cou, je repensais à cette scène, savais qu'il pouvait me tuer d'une seule main en quelques secondes.
Je l'avais "énervé" avec ma radio.
Je regardais en tremblant les restes de mon transistor, j'avais crié :
- Je pourrais en faire autant avec ta chaîne stéréo !
Il me gifla à toutes forces, cette fois ne me retint pas, je basculai sur le tapis. Je le voyais au-dessus de moi, la bouche tordue et bavant, les poings tendus. Il proféra d'une voix glaciale :
- Approche-toi seulement de ma musique et je te démolis avec ça !
Il avança les poings.
Cela se passait en 1998, après ma fuite ratée. Il était temps que je sache qui était le maître.
Je restai quelques temps sans radio, il disait :
- Les nouvelles, tu les as par moi !
Juste avant une visite de Jeanne, il ramena un nouveau transistor. Jeanne aurait pu s'étonner, poser des questions, elle en posait de plus en plus souvent, en toute ( apparente ) innocence. A propos du téléphone, tant il était difficile de me joindre, ou des anciennes amies disparues, ou des vacances inexistantes. Il ne fallait pas que mon isolement devînt trop évident. Il m'accordait Joëlle, il m'accorda une radio. Il était entendu cependant " qu'il ne fallait pas le faire chier avec cette merde !"
Je me souvenais du langage châtié et intelligent qu'il employait au début de notre rencontre. Le langage grossier apparut peu à peu, dirigé contre moi, il perdura, s'amplifia, puis devint ordurier à partir de 1998. L'évolution du langage suivit l'évolution de la violence. Les dernières années, il n'avait plus aucune retenue. De la bouche du beau prince charmant que j'avais rencontré, sortaient d'horribles gargouilles et des serpents venimeux. J'étais en détresse totale sous ces mots abominables, impossibles à transcrire, venins qu'il employait pour abattre et humilier. Je m'enfuyais alors dans le jardin, les mots résonnant dans ma tête, portés par son violon à cordes étrangleuses, ( archet pour percer la chair, fouiller les nerfs), amplifiés par des symphonies, des quatuors, des sonates qui servaient l'horreur et la déchéance.
Je n'emploie pas de mots grossiers, même les plus courants, cela n'empêchait pas Hubert Botal de me lancer :
- Tu es vulgaire comme ta mère !
Il ne connut jamais ma mère, disparue depuis longtemps; mais il savait où frapper, il avait les bons couteaux. Si je m'effondrais, il redonnait le même coup au même endroit, à la première occasion. La vision de ma détresse, ma désespérance, mon chagrin, ma prostration parfois, ne faisait qu'attiser sa hargne et sa haine. Je ne pleurais plus jamais devant lui, je pleurais ( et criais, criais ! ) loin dans mon jardin, à l'abri de toutes les musiques. Là je me calmais, je m'imprégnais de beauté, de paradis ( mon doux, mon merveilleux ), j'étais dans une respiration sereine, bercée dans des bras immenses qui me reconnaissaient.
Il accusait. Il ne s'encombrait pas de preuves pour accuser, tout ce qu'il disait étant, par essence, irréfutable.
- Je sais comment tu es ! affirmait-il souvent avec grande conviction, comme s'il avait des preuves indubitables de ce que j'étais. Et comment étais-je ? Il laissait entendre avec dégoût que j'étais monstrueuse, abominable, que je dissimulais mon ignominie, mais que lui savait.
Il m'accusait d'être ce qu'il était.
Ses mensonges et sa mauvaise foi étaient à ce point effarants que j'en suffoquais parfois. Il eût mieux valu ne pas répondre, car si je disais : " tu mens ", cela paraissait bien maigre par rapport à l'immensité du mensonge. Mes mots devenaient dérisoires, s'affaissaient contre lui, toujours.
Il ne discutait pas du mensonge, ne réfutait rien, ne répondait jamais comme tout un chacun : " je ne mens pas " en tentant de justifier sa position, laquelle était d'ailleurs injustifiable, non, il allait autre part, d'une façon inquiétante. Et ce soir-là, particulièrement :
- Tu mens, ai-je dit.
- Tu es vulgaire, répondit-il.
- Dire que tu mens n'est pas vulgaire, c'est la vérité tu le sais bien, tu mens.
- C'est extrêmement vulgaire.
Ces mots furent prononcés avec une intonation glaciale, sa bouche tordue tremblait et déformait le visage. Il était adossé à la cheminée, les bras tendus, les poings serrés à l'extrême sur un pic à feu. Le regard haineux me fixait, j'y voyais le désir de tuer. J'eus peur.
A ce point que durant des années, je n'osai plus lui dire qu'il mentait.
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J'avais peur de lui, la musique annonciatrice me mettait dans l'angoisse. Il entretenait cette peur, la distillait jour après jour. Les poings s'approchaient de plus en plus, s'ils commençaient à frapper, ils ne s'arrêteraient pas. J'obéissais, me soumettais, me taisais, pour échapper à la démolition. J'avais honte de ce comportement. Plus j'avais honte, plus je baissais, et plus il était dans la grandeur, la prestance, l'esprit brillant, la pensée intelligente, beau quand il partait le matin, chemise blanche et veste de cuir, impeccable. Je l'admirais.
Il démolissait à distance, lentement, avec plaisir. Il voulait me garder, faire durer ( la totale préservation de la belle image du couple en était une preuve ) me garder dans sa toile, aller jusqu'au bout de sa fureur, me torturer, me briser, m'amener au suicide, m'anéantir sans avoir à se salir les mains. En toute impunité. Mais pourquoi ?
Nous avions tout pour être heureux, comme on dit.
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Je n'étais pas prisonnière, je pouvais partir. Je ne pouvais pas. J'étais engluée dans la toile, ligotée, bâillonnée. Pourquoi ai-je accepté tout cela ? Pourquoi n'ai-je pas réagi alors, en solution de survie ? Je voyais la haine, je voyais le plaisir qu'il prenait à me faire souffrir. Mais s'il me haïssait à ce point, pourquoi voulait-il que nous restions ensemble ?
Je l'entendais, alors qu'il dégoulinait de mépris et de hargne en privé, dire devant des personnes, en posant sa main sur mon épaule avec tendresse :
- Oui, elle est un peu "chieuse", mais comment pourrais-je jamais retrouver une femme comme elle, une travailleuse comme elle, qui sache faire le jardin, s'occuper de la maison, des chiens, qui soit jolie, intelligente, cultivée...?
Pourquoi ai-je accepté tant d'ignobles fourberies et de mensonges ? Pourquoi n'ai-je pas hurlé à ces personnes qui nous regardaient, charmées :
- Il ment ! Il n'a que haine pour moi ! Il veut m'écraser, me faire mal, me détruire ! Il a deux visages ! Deux visages opposés ! Tout est faux ! Vous croyez voir le paradis mais c'est l'enfer ! L'enfer !
Pourquoi ne hurlais-je pas ces mots ?
En fait, je le sais. Et nul besoin de creuser au fond de moi-même. Si je veux tout dire, l'absolue vérité, je dois dire, qu'aussi invraisemblable que cela paraisse, en sentant sa main serrée sur mon épaule, en entendant ses mots, j'étais moi aussi "charmée". Il disait ce que je voulais entendre, pendant une minute, il le disait. Je n'entendais que cela, je souriais du fond du coeur, il souriait, tout le monde souriait, il faisait beau, mon jardin était beau, nous étions dans un paradis, ma vie était merveilleuse, une minute.
Il reconnaissait mon travail, mon oeuvre, ma vie à ses côtés entièrement tournée vers lui. Il reconnaissait que j'existais, pendant une minute.
Dire que j'y croyais serait inexact, mais je faisais semblant, j'en avais besoin pour durer. Et je durais des mois et des années par ces minutes multipliées de loin en loin, lorsqu'il recevait ses amis.
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J'avais passé ma vie à courir derrière l'amour et la reconnaissance d'être que ma mère ne m'a jamais donnés, et j'ai ensuite couru derrière l'amour et la reconnaissance qu'Hubert Botal ne me donnait pas, qu'il bafouait, dont il niait l'existence, foulant et piétinant, bavant de haine et de mépris.
J'ai couru. Ma mère, sa robe rouge. Alors qu'elle sombrait dans le coma, un seul oeil noir encore ouvert fixé sur moi, ses seuls et derniers mots furent :
- Va-t-en.
A l'instant de sa mort, elle me rejetait encore. Mais peut-être voulait-elle dire, en bonne tireuse de cartes qu'elle fut toute sa vie :
- Va courir ailleurs.
Ce que j'ai fait.
J'ai continué à courir derrière l'amour qu'on ne me donnait pas, sans jamais pouvoir lâcher prise.
De cela, je le sais maintenant, de l'oeil noir, de la robe rouge, j'étais prisonnière.
Par cet oeil, Hubert Botal m'a pistée et choisie. Par cet oeil, malgré l'innommable, je suis restée avec lui, me suis moi-même ligotée et bâillonnée.
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Ma puanteur
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Fin 1998
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Alors qu'après le jardin je passe mes soirées à peindre les fenêtres, Hubert Botal se déchaîne. Sa mère s'est éteinte dans l'année et son père vient chez nous passer Noël. Il ne supporte pas sa présence et, comme toujours, sa rage tombe sur moi. Il m'insulte dans tous les recoins de la maison et un peu devant son père qui laisse faire : je me réfugie sur les fenêtres et passe Noël dans la peinture. Eux dînent au champagne.
Après le départ de son père, je me terre dans le grenier où je passerai le Nouvel An avec un livre. Lui est en bas dans sa grande salle avec bougies, table bien garnie, vins fins et musique poussée à fond pour m'en faire profiter à travers le plafond. Là-haut, je bourre mes oreilles de cire mais le son me parvient quand-même, abominable, angoissant. Je descends chercher une bouteille d'eau et des pommes, il lance :
- Je sais que tu crèves d'envie de rester dans la salle avec moi !
Il a un sourire sardonique. Non, je n'en peux plus, c'est trop d'injures, je remonte dans le grenier. J'entends :
- Salope !
En refusant de rester, je lui enlevais l'occasion d'un autre beau réveillon, un de plus, passé à m'abattre. Il en avait besoin pour calmer l'extrême désagrément causé par la visite de son père. Sans doute avait-il préparé des attaques subtiles et monstrueuses pour la fête. Cela aurait pu être d'autant plus réjouissant que je semblais déjà bien abattue.
J'étais, en fait, désespérée, j'avais cherché une corde dans le grenier, puis avais pleuré, à genoux sur le plancher, comme jamais depuis mon enfance.
Il me dit le lendemain, en tirant sur sa pipe :
- Tu ferais mieux de te remettre à fumer, tu es infecte !
Il répétait cela tous les jours depuis que j'essayais d'arrêter le tabac, il ajoutait :
- C'est très à la mode d'arrêter de fumer, des conneries !
Cela faisait six fois en quelques mois que je tentais le sevrage et reprenais sous le même continuel harcèlement. Il agressait et m'humiliait, menaçait, me déstabilisait avec des mensonges aberrants et concluait que j'étais invivable quand j'arrêtais de fumer. Il poursuivait jusqu'à ce que je reprenne une cigarette, ce que je finissais par faire.
Dès cet instant, il se montrait gentil et amoureux, fumer engendrait pour moi des périodes d'accalmie. Très vite je toussais à nouveau, tout allait bien, il répétait :
- Tu vois, tu ne fais pas ta méchante quand tu fumes.
Malgré lui, je réussis pourtant quelques semaines plus tard en m'aidant des gommes à mâcher de substitution. Malheureusement, les premières avaient l'odeur des chewing-gums "Malabar", odeur parmi bien d'autres, qu'il ne supporte pas. Je ne pouvais en prendre lorsqu'il était à proximité, et c'était justement dans ce cas que j'en avais le plus besoin.
Démoniaque, il me maintenait et me soufflait au visage d'énormes bouffées de sa pipe, tendait les poings et menaçait de me démolir s'il percevait l'odeur des gommes à mâcher. Non seulement j'étais insupportable quand je ne fumais pas, mais en plus " je puais ".
Le tabac, selon lui, sentait mille fois moins mauvais.
- Tu pues ! hurlait-il.
Cette accusation m'effrayait et me désespérait sans que je sache vraiment pourquoi. Lui le savait, il fouillait mon cerveau.
J'avais décidé de tenir coûte que coûte, et la violence empira. Il me poussait fort, me rattrapait, me secouait, me jetait à nouveau, montrant que je n'étais qu'une chose dont il faisait ce qu'il voulait. Et il voulait que je fume. Partout, il décelait l'odeur des gommes à mâcher.
- Je la sens ! Ouvre la bouche !
Il exigeait de regarder dans ma bouche, et en catastrophe, j'en avalai plusieurs. Il dénigrait et rabaissait de toutes les manières, m'injuriait plus que jamais et déployait une mauvaise foi incommensurable.
J'aurais sans doute abdiqué s'il n'était apparu dans les pharmacies des gommes au discret parfum de menthe. Sans rien dire, évitant de mâcher devant lui, la gomme inodore coincée au fond de ma joue, je doublai ma consommation et m'affermis au fil des semaines.
Il m'attaqua longtemps à propos du tabac, disait encore, des mois plus tard :
- Oui, si tu ne m'avais pas énervé quand tu as arrêté de fumer !
Comme si cet épisode avait eu des effets désastreux sur son caractère ! Tous ses employés, ses amis et connaissances, surent combien j'avais été désagréable et ce qu'il avait dû supporter. Sans jamais se plaindre bien sûr, il m'aimait tant.
Après cela je ne touchai plus jamais une cigarette, mais continuai à mâcher, des années durant, ces gommes à la menthe. Je ne pus m'en passer tant qu'il fut aux abords de ma vie.
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Durant cette période naquit ma puanteur.
Voyant combien cette accusation me perturbait, il l'utilisa de plus en plus. Les dernières années, je me lavais plusieurs fois par jour, me reniflais, développais des manies par rapport à la propreté. Jusqu'au bout, avec fureur et machiavélisme, il m'accusera de "puer".
Dans le même temps, il répétait combien les chiens sentaient bon.
Lorsque la violence s'apaisait, à nouveau, je sentais bon. Il prit l'habitude d'annoncer les périodes d'accalmie par ces mots :
- Tu es une chieuse, mais tu sens bon.
Sentais-je mauvais ou sentais-je bon ? Il eut fallu cesser de me poser la question, de me culpabiliser, de courir vers l'eau et le savon dès que je l'entendais rentrer, de me demander si je sentais assez bon pour entrer en accalmie. Je "puais" ou je "sentais bon" selon son besoin du moment. Cela n'avait rien à voir avec moi, moi en tant qu'être humain qui avait une odeur. Je n'existais pas. Je mis du temps à le comprendre.
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Les chiens sentaient bon car ils étaient parfaitement obéissants et avaient peur de lui. Je sentais bon lorsque je me comportais comme les chiens.
Au début, le prédateur répétait combien je sentais bon. Il avait flairé la proie, l'avait immobilisée, hypnotisée, s'était approprié son coeur et sa chair.
Elle se laissait dévorer, elle était bonne.
Avec le temps, je ne fus plus aussi "bonne", je résistais parfois, avais tenté de m'échapper, avais cessé de fumer alors qu'il m'ordonnait de continuer, surtout, peu à peu, je décelais la perversité, l'inhumanité, le mal, voyais le monstre sous le masque.
Je ne pouvais plus croire ( je suffoquais de n'y plus croire ) à la belle image qu'il voulait donner de lui-même et dont il avait besoin pour exister. C'est alors que j'ai commencé à "puer".
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iiiMardi 23 mars 1999
Je tonds la pelouse et le pourtour des massifs du bas, ce qui donne un coup d'éclat au jardin. Bourgeons et fleurs éclatent de toutes parts, les narcisses, en groupe imposants cette année, illuminent. Magnolias et cerisiers japonais commencent à fleurir, les prunus éclatent, les euphorbes et les iris aussi. Avec le soleil du matin, la beauté est inouïe.
Les azalées sont livrées avec un camion de terre de bruyère, cela fait un énorme tas sur les bâches placées hier sur le bord du chemin. Je commence à la transporter, elle est heureusement moins lourde que la terre végétale, mais c'est loin, il faut remonter la brouette, la pente est rude. Entre les chargements, pour reprendre mon souffle, j'entretiens le feu sur la souche du poirier, l'entame un peu.
Je plante enfin les alchémilles, la terre est bien préparée, c'est un plaisir.
Désherbage du massif d'hortensias et du coin des hostas. J'y transplante les digitales ressemées en masse sous les lusitanicas, non loin des cornus Kousa et parfois même dans leurs radicelles. Les hostas seront-ils aussi accueillants ? Cette partie est humide mais la concurrence est grande.
Je me bats toujours contre les lapins avec ficelles répulsives et grillages. D'énormes trous sont apparus dans l'amphithéâtre au niveau des seringats. Des terriers, des nids en construction, tapissés de poils de lapins ! Je ne sais quoi penser de cela. J'essaierai de revenir à la nuit sans les chiens et me mettre à l'affût, pour voir.
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mardi 13 janvier 2009

7 - Chante rossignol chante...

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Le jardin devenait beau, éperdument. Lorsque je sortais à l'aube, chaque jour, mon coeur se gonflait comme les voiles d'un navire, les angoisses s'estompaient, je marchais, je flottais, je voltigeais, et les chiens voltigeaient avec moi ; je voguais dans mon oeuvre, je me baignais dans mon oeuvre, ma beauté. J'allais vers la terre absolue, inouïe, laissais la peur derrière moi, à la maison.
J'organisais les lumières, les couleurs, les harmonies, utilisais les pentes pour créer des douceurs, multipliais les fleurs et les feuillages, ajoutais du blanc, du bleu, pour dispenser des ententes, des connivences, et je rectifiais des erreurs.
Ainsi je déterrai près de deux cents rosiers plantés l'année précédente et les installai en nouveaux massifs, poursuivant la création de la roseraie en complète harmonie vers les pergolas et la rivière. Rien ne me rebutait, je charriais la terre et les cailloux, ne laissais rien qui fut perturbant pour les plantes, rien qui nuise à la beauté. Je passais des heures sur des détails.
Les tempêtes, les inondations, le grand gel, les maladies, ne me décourageaient pas ; j'étais en plénitude, en union sereine avec la vie. Immergée dans la nature, ne vivant que par elle, j'avais confiance, je baignais dans la lutte pour la vie, je luttais aussi, je protégeais les plus faibles. Aux discours accablants d'Hubert Botal, j'opposais de paisibles paroles dites à mes chiens, aux plantes, aux oiseaux, aux insectes, aux bêtes.
Je racontais, je prévenais, consolais. Tous me répondaient, ils savaient, ils voulaient me dire. Par les bruissements, les chants, les bourdonnements, par les murmures, les frémissements, les chuintements, par les frôlements, ils voulaient me dire. Et quand je les retrouvais au petit matin, le coeur battant, éperdue, quand je leur tendais les bras, je savais que c'était dit.
A cette époque, je trouvai un antidote à la musique haïssable d'Hubert Botal : je lui opposai des comptines ou d'anciennes chansons. Quand le matin je courais vers mon jardin, je chantais tout bas : " gentil coquelicot Mesdames, gentil coquelicot nouveau..." Dans les tailles ou en traînant les bâches : " aux marches du palais...y'a une tant belle fille lon la, y'a une tant belle fille..." ou dans le désherbage des bords du lavoir : "sur la plus haute branche, un rossignol chantait... chante rossignol chante, toi qui as le coeur gai..." Ainsi je me lavais des musiques de la veille, obligatoires et toujours alarmantes, porteuses de désespérance.
Je pensai tout d'abord que ces chansons étaient une bien maigre défense contre la belle et grande musique classique ; qu'une fois de plus, je n'étais pas à la hauteur, les chansons, tout comme moi, étaient trop petites. J'imaginais son mépris s'il m'avait entendue.
En fait, elles m'ont aidée plus que je ne saurais dire. Elles rassuraient, elles appliquaient des baumes, elles protégeaient. Elles surgissaient de ma mémoire, intactes, neuves, paisibles, et prenaient place avec simplicité dans la ferveur de mon travail.
Je chantais souvent, tantôt à mi-voix, tantôt à tue tête, selon la nature des travaux. De même lorsque je m'enfuyais dans la nuit, poursuivie par les symphonies hurlantes et déchaînées, je criais : " Dans les jardins d'mon père, les lilas sont fleuris... tous les oiseaux du monde viennent y faire leur nid..." Je n'entendais plus la hargne des pianos, des instruments à cordes étrangleuses ; ces simples chansons les faisaient reculer et retourner vers leur maître.
Avec Lobo et Lilith, doux, affectueux, avec leur présence autour de moi et toute la vie bruissante du jardin, je ressentais des émotions fabuleuses. Au printemps c'était la fête, les bourgeons, les narcisses et les jacynthes en vagues infinies, les anémones blanches, le ciel. Les magnolias, les cognassiers, les cerisiers japonais, les camélias croulant sous les fleurs, le doux vert des premiers feuillages. Les oiseaux, les plumages, l'affairement autour des nids, les chants. Le paradis s'éveillait. On aurait pu y voir des anges, tant c'était beau et calme.
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Avril 1999
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Survint une période d'accalmie durant laquelle j'oeuvrai pour pouvoir montrer mon jardin. Je me désespérais d'autant travailler sans que personne, à part les personnes invitées par lui, ne puisse le découvrir. Je voyais la beauté, savais la multiplicité des plantes, pensais que cela intéresserait, attirerait les spécialistes.
Les violences précédentes, d'ailleurs considérées comme de simples disputes, avaient selon lui, comme à chaque fois sans exception, été déclenchées et entretenues par moi ; la faute m'en incombait totalement. Il expliquait pourquoi :
-J'étais isolée et cela me rendait dépressive et irritable ( il reprochait comme il se doit, l'isolement voulu et orchestré par lui ).
-Bien sûr, avec un tel caractère, je ne pouvais pas avoir d'amis (avant de le connaître j'avais des amies qu'il avait refusées et éloignées, je le précisais, mais il ne s'arrêtait pas à ce détail ). Lui, évidemment, avait des amis.
- Moi, j'ai des tas de copains, affirmait-il.
Pourquoi cette différence ? Parce que lui était aimable, fidèle en amitié, alors que moi bien sûr, comme en toutes circonstances, j'étais détestable.
- Tout le monde sait comment tu es, répétait-il, personne ne peut t'aimer.
Je laissai dire car nous étions en période d'accalmie, laquelle pouvait cesser immédiatement sur une réflection appuyée qui n'allait pas dans son sens. Je ne me faisais plus d'illusion sur ces périodes, elles ne duraient pas. En évitant de répondre, je faisais amende honorable, j'oeuvrais pour mon projet.
Comme, à cause de mon caractère, je ne pouvais avoir d'amis, et comme il fallait rompre l'isolement qui, selon lui, me rendait irritable, dépressive, et provoquait des disputes, je proposai de raconter le jardin à une revue de jardinage ainsi qu'à une station de radio. Hubert Botal fut d'accord, si cela pouvait contribuer à me rendre moins désagréable, à condition de ne publier ni noms, ni adresse, et de bien préciser que le jardin n'était pas visitable.
L'émission de radio fut réussie : sur un fond musical, on lut plusieurs de mes lettres, puis je racontai le jardin, le travail et la beauté. J'envoyai des textes et des photos à la revue choisie, son directeur décida d'envoyer en juin journaliste et photographe pour réaliser un reportage important qui paraîtrait l'année suivante, sept pages dans le journal.
Je redoublai d'ardeur en prévision du mois de juin : le jardin devrait alors être impeccable et, sur trois hectares, il y avait du monde à toiletter et à soigner. A la maison, par à coups imprévisibles, ce ne fut que tourments, Hubert Botal se servant, entre autres, du reportage prévu pour m'angoisser.
Il attaquait, déstabilisait, m'affaiblissait à tel point que je voulus téléphoner au journal pour tout annuler. Il m'en empêcha, déclarant que le reportage n'était pas remis en cause.
- On n'entreprend pas des choses pour les abandonner ensuite ! On va jusqu'au bout ! Si tu travaillais comme moi tu pourrais peut-être comprendre ! lançait-il au cours des grandes diatribes à tendance moralisatrices dont il était coutumier.
J'étais si heureuse à l'idée de ce reportage, je le désirais tant (enfin on allait voir mon jardin) que je tremblais à l'idée qu'il puisse le saboter. N'avait-il pas accepté trop facilement ?
Je ressentais de grandes pointes douloureuses dans la poitrine dues au stress permanent, muscles tétanisés autour de mon coeur. Il n'éprouvait aucune compassion, pas le moindre sentiment devant mon désarroi, ma détresse, la peine que j'avais à poursuivre, malgré tout, les travaux. Je n'en pouvais plus de travail et de désespoir.
Cependant, il parlait du reportage à toutes ses connaissances avec une verve triomphante, et je compris : une telle consécration allait donner du talent aux discours glorieux, truffés de noms latins de plantes rares, qu'il tenait à Paris ou ailleurs devant tous ceux qui n'avaient pas encore vu le jardin. Ceux qui savaient seraient néanmoins épatés. Tous devraient reconnaître combien son jardin était extraordinaire.
Le jardin, valorisé par ce reportage annoncé dans un journal de grande diffusion, rehaussait encore sa gloire, dans toutes les directions.
Il ne pouvait annuler une telle aubaine.
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J'avais cru être broyée de la sorte parce qu'il regrettait l'autorisation donnée (comme si le regret était un sentiment qu'il connaissait), en fait, sachant combien je m'en faisais une grande joie, combien je l'espérais, il se servit du reportage pour m'angoisser à l'extrême pendant des mois.
Mais comment aurais-je pu imaginer une telle manipulation, de telles méchancetés, de tels mensonges proférés dans le seul but de me tourmenter, de me briser ?
Bien que sachant, à cette époque, de quoi il était capable, je me laissais leurrer à chaque fois, continuais à réagir avec mes propres sentiments : " non, me disais-je, ce n'est pas possible, une telle inhumanité ne peut exister, une telle cruauté gratuite... "
Je ne pouvais pas y croire, pensais qu'il y avait autre chose, une autre raison, un autre but.
Alors qu'il eût fallu annihiler tous sentiments, ne garder que " le plaisir de faire souffrir ", la rage, la haine, et devenir comme lui, une seconde, pour pouvoir enfin comprendre. Mais même une seconde, je ne pouvais pas.
Je ne comprenais pas, ce qui ajoutait à ma détresse, puis au désespoir, au vrai désespoir, lorsqu'il fallait me rendre à l'évidence : si, il était capable de cela, une telle inhumanité, une telle cruauté, il en était capable.
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Le reportage eut lieu, il planait ce jour-là une douce lumière, des centaines de photos furent prises. Le jardin était si beau, tant de floraisons se préparaient, que l'équipe revint en juillet pour photographier encore.
Entre temps, nous achetions la petite maison de nos voisins et deux hectares supplémentaires dont il allait falloir s'occuper. Hubert Botal voulait cette maison depuis longtemps, sa propriété grandissait, son pouvoir et sa puissance aussi.
Suite à ce reportage, comme je l'ai évoqué au début de ce récit, le journal présenta des jardins privés à visiter, deux jours en juin, par groupe et sur rendez-vous. Mon jardin fut le seul jardin privé choisi dans la région. Hubert Botal accepta ces visites, glorieux et fier de pouvoir en parler.
Des personnes vinrent de loin pour visiter, certaines revinrent la deuxième année. Je rencontrai, à cette occasion, des jardiniers passionnés, des paysagistes, des spécialistes en tous genres de plantes, des collectionneurs. Je ne rendais pas les visites, ce qui étonnait :
- C'est anormal de ne jamais sortir de son jardin, insistaient-ils. Vous avez des connaissances, une expérience, un savoir-faire qu'il faut maintenant partager. Avoir créé un tel jardin en huit ans ! Inimaginable ! Combien d'heures par jour ? Tous les jours ? Impensable ! Allez voir d'autres jardins maintenant, sortez un peu !
On m'interrogeait beaucoup. 0ù avais-je appris ? Dans les livres. Les livres m'ont toujours tout donné. Certaines questions embarrassantes revenaient sans cesse : comment se faisait-il que je ne connaisse aucun des jardins de la région ? Quand on est à ce point passionné, on aspire à voir d'autres jardins, les livres ne suffisent pas toujours ! On donne des idées, on en prend, on rencontre des jardiniers tout aussi passionnés !
On me laissait des adresses, des téléphones. Je savais que je ne donnerais pas suite. Je n'étais pas " normalement " dans mon jardin ; ma vie était anormale, je le percevais d'autant plus lors de ces rencontres.
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Le travail accompli chaque jour me permettait d'exister. Je ne pouvais respirer ailleurs que dans ce royaume que j'avais construit, où j'avais l'autorisation d'être.
Le jardin existait, il vivait ; nous savions tout l'un de l'autre, nous respirions ensemble. A chaque seconde, il était le seul endroit possible pour moi sur la terre.
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iiiJeudi 23 décembre 1999
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H. est à Nice pour Noël avec son père. Je me suis prévu un bon réveillon, au calme avec les chiens, et sans musique.
Je travaille dans le massif des rosiers anciens, nettoie les sauges de bordure, enlève les vieilles tiges mortes et divise les gros pieds. Je taille les grands rosiers de la pente, binage au pied, compost, puis bêchage général... c'est interminable, surtout sous la pluie. A la rivière, la crue a ( une fois de plus ) bien bousculé les pierres, j'enlève une grosse partie des bois accumulés à l'entrée du lavoir pour permettre l'évacuation ( l'eau montait sur les îles ). Je laisse les pierres entraînées car les crues ne sont sans doute pas terminées.
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iiiSamedi 25 décembre 1999
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Forte tempête cette nuit. La météo a déclaré des vents à cent km/h et en annonce de plus forts pour demain. De la terrasse, je vois au loin, dans le champ du haut, les jeunes érables penchés et oscillants sous les bourrasques, ils ont dû casser leurs liens. Je pars donc dans le vent et la pluie avec barre à mine, masse, tuteurs, et un rouleau de fil électrique qui fera office de liens solides.
La tempête sévit à nouveau, une terrible averse de grêle ( il y en aura plusieurs ) fait rentrer Lobo. Lilith, qui ne me quitte jamais, s'aplatit dans l'herbe, à mi-pente, nez protégé, stoppée par de vieux instincts, souvenirs de déluge. Je monte seule là-haut, chargée d'outils, écharpe enroulée sur la tête, la capuche ne tient pas. Les vents ont dû être violents car les trois-quarts des jeunes ont éclaté leurs liens, j'attache et consolide tout le monde, utilise la totalité du fil électrique.
Je redresse des tuteurs, relève Pembury Blue et l'arrime tant bien que mal. En bas, l'eucalyptus a cassé sa branche centrale, laquelle est tombée sur le mahonia. Je réussis, en sciant la branche, à le dégager. Il a plié sans casser. Je suis trempée jusqu'au corps, ai les mains en sang et le visage brûlé par la grêle.
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iiiDimanche 26 décembre 1999
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Une tornade est venue au matin, je n'étais pas encore sortie, le jour se levait à peine. Elle a duré une heure, une soufflerie tournoyante comme je n'en avais jamais vue. Les chiens étaient dans la panique, voulaient sortir de la maison qui craquait effroyablement. Je voyais au-dehors des grosses branches voler de toutes parts. La pergola de la terrasse s'écroula. Malgré l'insistance des chiens, je décidai de rester dans la maison, au-dehors trop de bois volaient, tout pouvait nous blesser, et je n'étais pas sûre de pouvoir tenir debout.
Le grand frêne près de la maison m'inquiétait, je le surveillais, ses énormes branches balançaient très fort. Bientôt plus d'électricité, plus de téléphone, plus de radio.
Ensuite, grand calme. Je suis sortie avec les chiens.
Le bouleau était déraciné, couché sur le fil électrique et le saule pleureur dévasté. Deux hêtres étaient à terre, dont le très beau du haut. Un torrent de six mètres de large dévalait dans le compost, passait sur le massif des rosiers anciens, longeait en creusant les pergolas, poursuivait sur les Gallicas pour aller se jeter dans la rivière ( dans une crue terrible ) en évitant la descente directe sur le lavoir grâce aux rondins de bordure ; une chance car toutes les plantes du lavoir auraient été emportées dans la rivière !
Dans la haie de l'ancien chemin, trois érables champêtres sont à terre. Pire est la haie du haut, vers la route : deux ifs multi-centenaires et un frêne sont tombés ensemble. Ca et là, partout, des houx sont arrachés, des frênes, des chênes, aubépines, quantité de noisetiers et de fusains cassés et écrasés par les plus grands. Spectacle de désolation.
Tous les jeunes arbres sont intacts, j'en visite une soixantaine et inspecte les autres de loin ; certains ont penché avec leur tuteur, je les redresse, mais aucun n'est tombé. Les fils électriques utilisés en guise de liens, ont tenus. Si je n'étais pas montée pour les attacher hier, dans la grêle terrible, ils auraient été arrachés et auraient volé comme des fétus de paille... H. en sera-t-il reconnaissant ? Non. Bien sûr, non. Ce sauvetage, tout comme moi, n'existera pas... ( il ne peut rentrer, les routes sont impraticables et tous les trafics interrompus ).
Je redresse seule les jeunes conifères penchés, les pruniers et bien d'autres. Je vois aussi le travail qui m'attend : des tonnes de bois à terre qu'il faudra traîner jusqu'au feu, le lit de la rivière à refaire ( des énormes tas de pierres se sont formés ça et là ) et tous les massifs dévastés, la terre bêchée ayant été entraînée par les eaux. Heureusement, tous les grands rosiers avaient été taillés, pas de casse de ce côté !
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Février 2000
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Les périodes d'accalmie étaient de plus en plus rares, de plus en plus courtes. J'avais beau me démener de tous côtés pour entretenir les deux maisons et le jardin qui grandissait, devenant un parc, " je ne foutais rien de la journée !"
J'aménageai seule la petite maison nouvellement achetée, nettoyai, descendis des meubles et des objets que nous avions, entassés dans le grenier, les remis à neuf, les cirai, installai des luminaires, des appliques, accrochai des tableaux, fis des travaux de peinture, la rendis agréable pour les copains d'Hubert Botal et mes fille et petite fille qui y logeraient lors de leurs visites. Je faisais tout cela le soir, après le jardin et le dîner. Lui se désintéressait de ces travaux.
N'ayant jamais eu droit de parole en ce qui concernait l'aménagement de notre maison, je pris plaisir à choisir dans le grenier les meubles et objets accumulés par lui au fil des héritages, ou certaines choses m'appartenant et qu'il n'avait pas voulues dans sa maison ; ma bibliothèque fut ramenée là, je rangeai les livres sur une rangée, comme il l'exigeait.
Les livres étant auparavant disposés sur deux rangées, il en resta beaucoup que j'empilai à terre sur son ordre, en attendant, affirmait-il, d'acheter un complément de bibliothèque. Ce qu'il ne fit pas.
Plus tard, il m'agressera violemment pour avoir laissé ces livres à terre. Qu'aurais-je pu faire ? Je n'avais pas d'argent et aucun pouvoir de décision.
Lorsqu'il considéra la petite maison aménagée, et seulement à ce moment, il éclata, se demandant ce que je pouvais bien "foutre" là-bas tous les soirs. Il hurlait, je compris que mon plaisir et mes échappées vespérales allaient s'arrêter là. Je n'installai pas les derniers lustres et me désintéressai des aménagements que l'on pouvait encore faire dans cette maison. Je ne devais me réjouir de rien, c'était la règle. Mon travail, mes réalisations, quels qu'ils fussent, n'existaient pas.
Ainsi, comme il l'affirmait d'une voix puissante sur le ton d'un jugement sans appel à propos du jardin et de notre maison, il proféra pendant des années que je n'avais " jamais rien foutu " dans la petite maison.
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J'obéissais, c'est vrai. Je me soumettais. Cependant, en moi veillait la révolte, je ne m'habituais pas à obéir, ni à me soumettre. Cette révolte était là, battant comme un coeur, bien vivante, je la sentais cogner en moi quand je criais en m'enfuyant dans la nuit du jardin, quand je criais, criais, criais de toutes mes forces.
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Le plus souvent je me taisais (que faire d'autre dans un régime de terreur ?), je ne pouvais pas lutter, il avait tous les pouvoirs. Mais dehors, dans ces quatorze hectares entourés de barbelés, je créais de la beauté ; toute la vie apaisante des bêtes et des plantes était à mes côtés, nous vivions ensemble de l'aube à la nuit, mêlés, nous nous chérissions, nous étions vivants. Avec eux, veillait la révolte.
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Dedans, j'étais une chose dont il se servait. J'étais, déshumanisée, la numéro Cinq, égale à Zéro comme toutes les autres, numéro qu'il m'aurait tatoué sur le bras s'il avait pu s'en assurer l'impunité. Dedans, autour de lui, le mot "innocence" devenait imprononçable. Sous le couvert de discours moralisateurs, de paroles humanistes, de belles musiques, Hubert Botal pervertissait.
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Rien n'était dit ou fait par hasard. Il n'est pas impulsif, je le constatai bien souvent : dans la pire de ses colères, au coeur des grandes violences, jamais il ne brisa un de ses verres. Mais il cassa toute ma vaisselle, notamment celle que nous utilisions dehors. Il ne cassait jamais dedans, craignant les éclats sur ses meubles.
Parfois sur la terrasse, lorsque je débarrassais la table, une pile d'assiettes, de plats et de couverts dans les mains, il s'approchait en souriant pour m'ôter toute méfiance, se penchait tout soudain et donnait un coup brusque sous le dessous de la pile, vers le haut : couverts et assiettes me sautaient au visage avant d'éclater de toutes parts sur les briques de la terrasse.
Avec le temps je me méfiais, et ce jour-là justement, un midi, je maintins fortement les assiettes en le voyant s'approcher. Il se baissa et donna un véritable coup de poing sur le dessous de la pile. Je basculai, tout me sauta des mains, je reçus brutalement les couverts sur le visage : un couteau se ficha entre mes yeux et m'entailla profondément.i
Je ramassai les débris d'assiettes, la vue brouillée par les larmes et le sang qui coulait ; il buvait tranquillement son café, face au paradis, mon jardin merveilleux.
Je gardai une cicatrice qui se vit longtemps. A ceux qui posèrent des questions sur le pansement, lors de mes courses du lundi matin, je racontai qu'une branche de rosier m'avait fouettée et qu'une longue épine acérée s'était plantée là. Cependant, lorsque Jeanne m'interrogea à propos de cette blessure, je lui dis la vérité. Elle fut horrifiée mais j'excusai le monstre, le défendis, tentai de pauvres mots pour l'absoudre :
- Le coup de couteau n'a pas été donné volontairement...
- Il t'a lancé fourchettes et couteaux en plein visage mais n'a pas fait exprès de t'entailler le front ? répliqua-t-elle. Je ne sais pas comment tu peux supporter tout ça ! Et tu le défends !
Comment aurais-je pu lui dire ce qui se passait vraiment ?
Hubert Botal me brutalisait de toutes les manières, de celles qui ne laissent pas de marques. Il était prudent. Les poings s'arrêtaient à quelques centimètres de mon visage, faisaient régner la terreur, sans toucher. Il me secouait très fort, cessait lorsque ma tête partait trop loin, me poussait, me rattrapait, je lui hurlais d'arrêter, il secouait encore, me jetait, me saisissait avant la chute avec dégoût. J'étais en totale perte d'équilibre, marionnette désarticulée entre ses mains puissantes. Il saisissait les lobes de mes oreilles entre ses doigts et secouait ma tête en tous sens avec cette prise solide, mon corps suivait, je craignais d'avoir le cou brisé. J'eus des douleurs dans la tête, dans le cou et le haut des épaules, des marques rouges sur les bras, des lobes d'oreille brûlants pendant des heures, rien de très visible. Le café lancé au visage menaçait toujours d'être bouillant.
Il me giflait, la joue brûlait, cela ne laissait pas de trace. Plus tard, il menacera d'étrangler, les doigts serrés contre mon cou, et je savais qu'il pouvait le faire d'une seule main. Il persécutait, terrorisait, torturait à distance pour s'assurer l'impunité. Aucune marque ! Que pouvait-on lui reprocher ? Et de quoi pouvais-je me plaindre ?
La peur, au-delà de tout, venait de son visage déformé, sa bouche tordue, son corps et ses poings tendus à l'extrême, les mots orduriers qui jaillissaient avec de la bave. Et la haine, le désir de tuer, les ricanements.
La différence physique entre nous était grande. Que valait mon mètre cinquante cinq et mes cinquante kilos contre son mètre quatre-vingt trois et ses quatre-vingt cinq kilos ? Il a pratiqué les arts matiaux, les sports de combat avec assiduité, et l'exercice du violon depuis sa jeune enfance lui a donné une grande force dans les mains et les doigts. Même par temps calme, il dégage de la puissance. Tout en lui est dominant, ceci, dans une enveloppe curieusement juvénile.
A Ludère, été comme hiver, il portait un short et des chaussettes blanches. Sa façon de "faire son bébé", zézayant, son visage poupin, sa silhouette et sa tenue vestimentaire, blanche le plus souvent, offraient l'innocente apparence d'un petit enfant. J'étais frappée par cette illusion, car l'instant suivant, la cruauté et le mal pouvaient jaillir de cette enveloppe, le visage se transformer, se tordre dans un agrégat de haine et de volonté destructrice.
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Il commença à parler de suicide, du mien, bien entendu.
Selon lui j'avais une vie merveilleuse, il m'offrait tout ce que je pouvais désirer, toutes les femmes m'enviaient mais voilà, je m'inventais des problèmes. Je déformais la réalité pour me faire souffrir avec des choses inexistantes, je me créais des peines, des tortures, en un mot j'étais suicidaire. D'ailleurs, répétait-il, on se suicidait dans ma famille (mon frère, brisé par notre enfance douloureuse, s'est suicidé très jeune).
- Tu es suicidaire ! Tout ce que tu as écrit le prouve ! Agathe ! Agathe est une folle suicidaire ! affirmait-il d'une voix puissante.
Ma poésie est sombre, je m'interroge et parle de la mort inéluctable, la fin de vie pour chacun d'entre nous, mais n'évoque jamais le suicide. Le suicide n'entre pas dans mon imaginaire. Cependant, avec Hubert Botal, comme à certaines périodes de mon enfance, il revenait dans ma vie. Quant à Agathe, personnage de mon roman, sa folie lui vient directement de son mari.
A la suite des invectives d'Hubert Botal, je m'interrogeai à propos d'Agathe et découvris à quel point ce roman écrit au début de notre rencontre, à Paris, avant mon travail forcené dans le jardin, était prémonitoire : Gabriel, son mari, instaure une folie familiale. Après sa mort, Agathe perpétue cette folie jusqu'à l'extrême.
Or, prémonition, cette folie consiste en un travail harassant qui règle chaque heure de sa vie, un nourrissage et arrosage de plantes, goutte à goutte, heure par heure, jour et nuit, dans le but d'en faire des orchidées volantes.
Mais ce but, illusoire, disparaît avec Gabriel. Ne reste que le travail délirant, la folie édifiée par lui, vide de sens, qu'Agathe perpétuera follement, incapable d'arrêter, incapable de s'interroger sur la finalité de ce travail forcené, l'accentuant jusqu'à la violente phase finale.
Si Hubert Botal considérait qu'Agathe, par cette folie perpétrée, se suicidait lentement, heure par heure, jour après jour, il est évident que ce suicide avait été induit, orchestré, par Gabriel son mari.
Voulant démontrer que j'étais suicidaire en prenant pour exemple le personnage d'Agathe, Hubert Botal ne réalisait pas à quel point, pour une fois, il était dans la vérité.
Lui aussi me suicidait lentement.
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L'angoisse revient en écrivant ces mots, la douleur dans ma peau et mon mental d'alors. Comprenais-je vraiment qu'à toutes forces, et à distance pour s'assurer l'impunité, il voulait me détruire ?
Je le percevais, mais à l'arrière plan d'un dédale de sentiments sans cesse ballottés, chancelants, confus, brouillés par le stress ressenti en permanence. Cette évidence ne s'est imposée en toute clarté qu'en juillet 2003.
Auparavant, ma chair et mon cerveau, en constante réaction d'alarme, ne ressentaient rien clairement. J'étais éperdument désorientée par la façon, toujours flatteuse et élogieuse, dont il parlait de moi à l'extérieur et les signes d'affection qu'il me montrait en public. En période d'accalmie, quand ses affaires allaient comme il voulait, il me faisait encore de grandes déclarations d'amour. Je savais que tout était faux, malgré tout, je cherchais encore du vrai, je ne pouvais m'empêcher de le croire, je le croyais. Qu'espérais-je ?
J'étais sans cesse trompée par ses deux visages diamétralement opposés, stupéfaite, oppressée de le voir passer de l'un à l'autre en un instant, de manière tout à fait calculée.
Seules persistaient les hautes certitudes qu'il assénait avec aplomb de mensonges et de torsion des faits, sans fondement, oubliées ensuite, reprises en leur contraire, n'ayant servi qu'à sa gloire de l'instant et à son auto-célébration.
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Je vivais des dîners, écrasée par ses discours. Il invitait. Hubert Botal n'aimait être reçu chez personne, il recevait. Dans son fief, chez lui, il dominait, s'imposait, menait les discussions, brillait de tous ses feux superbes, remplissait lui-même les verres et buvait comme il voulait, faisait visiter son jardin. La promenade dans le parc était obligatoire quel que soit le temps, les invités, prévenus, étaient priés de s'équiper.
Je n'avais aucune vie à l'extérieur et ces dîners constituaient l'essentiel de mes rapports avec les autres, sous la direction d'Hubert Botal. La façon dont je pouvais m'exprimer dépendait de lui. Ainsi, notamment quand il s'agissait de nouvelles connaissances, il voulait éblouir et ne tarissait pas. Je savais quels sujets seraient abordés, les histoires qu'ils entraîneraient, lui permettant de citer ses diplômes, ses exploits de carrière, ses réussites, la façon magistrale dont il déjouait les tours que des "tordus" lançaient contre lui, le violon qu'il pratiquait, et pour qu'on sache son talent, ne manquait jamais de détailler le beau parcours d'Etienne Bredon qui venait à Ludère faire de la musique de chambre avec lui, "mon pianiste" disait-il en se rengorgeant.
Les invités ne s'exprimaient jamais longuement, il avait l'art d'interrompre, mais ne semblaient pas s'en apercevoir. Subjugués, ils écoutaient, approuvaient, et leurs propos, après ce délire verbal, paraissaient fades. Hubert Botal remplissait les verres, riait fort, dominait. Je n'avais guère envie de participer et d'ailleurs, qu'aurais-je dit ? Je n'existais pas. Si l'un des convives engageait avec moi une conversation, écrasée par cette réalité, je répondais de triste manière. J'étais en dehors de la fête. Il fallait de toutes façons apporter les plats, débarrasser, servir le café. Si je restais trop longtemps dans la cuisine, il me rappelait, je devais l'assister. Personne ne devait penser que la femme d'Hubert Botal lui servait de bonne. J'étais donc là, à ses côtés, tandis qu'il s'étendait sur ses qualités en tant que mari, notamment son savoir-faire en cuisine.
Il faisait la cuisine le samedi et le dimanche, et toujours pour ses invités, "la vraie cuisine étant une affaire d'homme !"
Quant à moi j'épluchais, je nettoyais. Un grand cuisinier ne s'encombre pas de détails de salissures, ses gestes sont amples, ses ingrédients débordent des cuillères, les huiles ruissèlent, les riz sautent et s'éparpillent, les épices se lancent sur la viande dans un beau geste de semeur. Je nettoyais.
Si l'un de ses plats, ou autre chose, le contrariait, il m'insultait à voix basse dans la cuisine, lâchait sa hargne, éclaboussant volontairement à la cuillère les murs et le sol de sauce graisseuse. A l'instant où il passait la porte, il retrouvait sa mine réjouie et un ton charmeur pour les invités, lesquels attendaient avec impatience le plat du maître-cuisinier.
Quand je revenais à table, je faisais bien sûr triste figure.
- Que se passe-t-il mon amour, demandait-il, tu n'apprécies pas mon plat ? Je l'ai pourtant fait pour toi, comme tu l'aimes. Tout le monde se régale, n'est-ce-pas ? lançait-il à la cantonade.
Tous approuvaient : le plat était délicieux, extraordinaire, la recette était détaillée.
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Que pouvais-je faire ? Fallait-il alors se lever et dire à ces personnes réjouies les insultes et la graisse sur les murs ?
Je ne pouvais pas, et qui m'aurait crue ? Je préservais la belle image du couple, même dans ces moments d'infinie tristesse, quand je le voyais beau et joyeux, aimant, alors qu'il venait de m'insulter à voix basse.
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Les convives, en partant, devaient penser qu'Hubert Botal était brillant, sympathique, mais que sa femme était maussade, manquait d'éclat et de conversation.
Avec les personnes qu'il connaissait, il me laissait la parole, sous sa direction. Il voulait que je raconte ou approuve ses faits d'armes, ses gloires, ses batailles gagnées. Il ponctuait son discours de références non contrôlables, de dates, d'histoires refaites assénées avec aplomb et jugements moralisateurs, peu importait la vérité ni la sensibilité des uns et des autres d'ailleurs subjugués par ce déploiement verbal, lequel tendait vers un seul but : faire briller de mille éclats sa personne glorieuse.
Il resservait les mêmes discours, à chaque fois plus efficaces, les détails et digressions variant selon le public, jonglait avec les dates historiques de telle manière, les multipliant, que nul n'osait apporter la contradiction ; car enfin, savait-on ce qui s'était passé en 1637 ? Non. Alors.i
Ces belles démonstrations aboutissaient souvent à l'élimination totale par la force des "flics", des juges et des médecins. Les terroristes, décrétait-il, étaient tous des "cons" car le nombre de morts qu'ils provoquaient était ridicule. Lui savait comment détruire des villes entières, il donnait des recettes. Il jubilait dans ce genre de discours. Parfois, l'alcool aidant, il se raidissait, se levait à demi de sa chaise, sa bouche se tordait ; il tendait son couteau et ses poings, prônait alors l'extermination totale par la force et la violence, des "flics" et des juges, genres honnis entre tous. J'intervenais alors, faisais diversion en me levant aussi. Je découvrais parfois dans l'auditoire quelques visages soulagés mais je ne vis jamais personne s'élever contre de tels discours, ni vraiment réagir. Hubert Botal les avait amenés à le suivre dans ses propos terroristes d'extermination, et tous l'écoutaient sans broncher.
Face à la diversion il retombait sur sa chaise, remplissait les verres, lançait un autre sujet sur un ton enjoué et brillant. L'auditoire suivait toujours.
Certaines personnes ont-elles remarqué le dérapage ? S'en souviennent-elles ? Il s'agissait le plus souvent de personnes qu'il employait dans le cadre de ses sociétés, il était toujours le patron. Il l'est resté pour certains en devenant client, craignant un consensus des employés contre lui après la chute de "Mixor". Ainsi, une secrétaire qui prenait des notes en vue de porter plainte pour harcèlement moral, a ouvert ensuite un magasin dont il est devenu un fidèle client. Le père d'un autre, artisan, se voit confier des travaux d'entretien. Il a tenté de renouer avec tous les anciens employés de "Mixor", surtout avec ceux qu'il avait traités d'effroyable manière et brisés ; il a déployé du charme (la beauté du diable comme dit l'un d'eux), de la persuasion, disant qu'il fallait oublier le passé, se revoir. Certains ont refusé net mais d'autres ont été à nouveau manipulés, il les invite, il les flatte. Il sait fouiller dans les cerveaux, il engrange les informations, les faiblesses, pour pouvoir broyer à nouveau.
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Mardi 28 mars 2000
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Je plante l'hydrangéa "Unique" dans l'amphithéâtre, à la place de la spirée Arguta, trop volumineuse, transférée dans la haie du nouveau jardin, et installe le Pétiolaris contre le pignon de la petite maison. Je continue à transplanter les hortensias. A part les deux gros du lot (je commence par eux et suis découragée tant ils sont lourds) les autres, 23 en tout, se déterrent facilement. Le plus difficile est de les replanter dans la pente, je glisse et dévale plusieurs fois ; j'ai heureusement fait des grands trous, je n'ai pas à y revenir. Beaucoup de terre à rapporter, les mélanges ne sont pas simples, avec en dernier lieu ajout d'ardoises pilées (je m'obstine) pour les bleus.
Je m'épuise dans cette pente et veux finir au plus vite car les rosiers de la grille me fendent le coeur, ils attendent toujours taille et binage. Il y a aussi les iris à désherber. Je serai hospitalisée du 3 au 11 avril (minimum), opérée le 4, la date est fixée.
110 Salvia Superba et 75 Népétas sont dans des caisses le long du mur, elles devront attendre mon retour.
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iii Jeudi 13 avril 2000
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Retour à la maison. L'après-midi, pas très solide, je fais le tour du jardin, replace des filets autour des petits menacés ou déjà grignotés par les lapins. Finalement, je pars avec bêche et seau pour poser des pièges à taupes dans le champ du haut, H. ne m'ayant parlé que de cela durant mes derniers jours d'hospitalisation :
- Les taupes, urgentissime ! Très ennuyeux que tu sois clouée là ! répétait-il, elles vont bousculer les racines des jeunes tilleuls, inutile que je me crève à planter si tu n'assures pas derrière !
Dans la pente j'ai mal, je sens qu'il ne faudrait pas, au fond je ne veux pas, je me répète de faire demi-tour, et pourtant je continue, fébrile et flageolante je grimpe, il faut que je le fasse, quelque chose d'incontrôlable me pousse.
Là-haut je peine, mes bras tremblent. Je redescends courbée, incapable de me relever, au bord du vertige, traînant la bêche et le seau de pièges, espérant ne pas avoir rouvert des choses dans mon ventre en creusant.
Attitude de H. le soir : il n'y avait pas d'urgence.
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J'avais posé les pièges avec grand mal pour qu'il soit content et reconnaissant (pauvre, pauvre) mais j'apprenais soudain, après l'avoir fait, que ce n'était pas la peine de s'y précipiter.
- Comme tu le dis toi-même, ajouta-t-il, les taupes contournent les racines, je n'étais pas inquiet.
Il m'avait pourtant abreuvée du contraire pendant plusieurs jours, répétant qu'il fallait absolument que je m'en occupe dès mon retour, élevant même la voix dans la chambre d'hôpital qu'il arpentait, toujours debout, lors de ses rapides visites.
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iiiDimanche 16 avril 2000
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Le gel a grillé les fleurs des magnolias, Brozzoni et Campbelli surtout, et quel dommage ! Il a aussi roussi les petites feuilles de l'hydrangéa Villosa. Je mets de l'engrais et bine les conifères nains, sans trop de mal dans les écorces. Je termine la plantation des Salvia Superba, à genoux comme hier, en protégeant mon ventre. Il en manque 18 pour aller jusqu'à la pointe de la glycine en arbre, je pense les trouver dans les semis spontanés du bas des Rosa Rugosa. Le temps le permettant, je laisse les népétas (elles n'ont pas trop souffert dans leurs caisses et peuvent attendre) et décide de ratisser et rouler les nouveaux gazons. J'y passe le reste de la journée, enlève des brouettes de cailloux encore proéminents et réussis à passer le rouleau sans me faire trop mal au ventre. Je fatigue quand-même. Mais cette fois ne m'écroule pas avant la nuit !
Je commence à me remettre et, heureusement car il y a tant à faire, les jours rallongent.
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