lundi 19 janvier 2009

1 - Cris

Prologue

Les bras enserrant ma poitrine, je scrute les lueurs du soir; j'entends le bruit de la machine et guette avec effroi le crachement du moteur. Le feuillage détrempé s'écoule dans mon cou, je suis contre le mur, dans le chèvrefeuille, j'attends. La machine à broyer est en marche, je la vois parfaitement, jaune et rutilante, gueule ouverte au ras du sol. Le ciel flamboie, on a crié quelque part, je tourne le cou, affolée, la machine gronde, où a-t-on crié ?
Je m'enfonce dans le chèvrefeuille, des branches souples se referment sur moi. C'est mon sang, mon coeur, (oh mon Dieu !) mon coeur, une boule dure qui oscille entre la terre et la machine qui détruit.
La machine a déchiré la bordure, pulvérisé les sauges, le bleu nuit éclate dans les roues et disparait, happé par la terre. Une odeur âcre remplit l'espace. Les pivoines, les delphiniums, les angéliques, les épilobes, tous s'écroulent, heurtés, démembrés, écrasés. La sève jaillit, étoile un instant le froid du métal qui vibre. On a crié quelque part. Où ? Tout disparaît, les tiges fermes des phlox, des monardes et des grands tabacs blancs, éclatent vers le ciel, craquent et retombent en miettes.
Je recule. C'est ma propre chair, veines dénudées, qui résonne entre mes tympans; je recule, je m'enfonce un peu plus dans l'enchevêtrement du chèvrefeuille, je sens la pierre du mur derrière, le nid des pinsons est dans mon cou, j'en devine la paille sèche...

Il a broyé mon jardin.
Il le broyait, massif après massif, saccageant la roseraie, rosier après rosier.
Il broyait le soir, au coucher du soleil, pour que je ne puisse prendre des photos
et plus tard, l'accuser.
Il savait que j'avais commencé à l'accuser, contre toute attente, malgré toutes les constructions d'enfermement, d'isolement et de terreur tissées par lui année après année,
pour que ma soumission soit totale, que jamais un mot contre lui ne sorte de ma bouche.
J'avais commencé à l'accuser, et il voulait me tuer pour cela. Il y pensait. En attendant,
il détruisait mon jardin...


Le ciel rougeoie. Le corps puissant qui dirige la machine se stabilise, les bras raidissent aux commandes, les bottes piétinent et souillent; au-dessus, le visage se tord.
les roses pendent au bout des branches, lourdes de pluie et d'automne, nacrées, frémissantes.
Le premier rosier est happé sur son flanc droit, mutilé, traîné sous le fer; le suivant reçoit les roues puis le choc de la machine qui le broie en pivotant, un autre est fauché par l'arrière, la machine, crachant, en fait une bouillie de bois dur suintant de sève qui crève vers le rouge sang du couchant. Les roses en pétales explosés crépitent et disparaissent dans la boue soulevée de la terre soudain nue. Les roues et les lames prennent à revers, reviennent, chacun est pulvérisé jusqu'au pied de greffe qui s'ouvre et saigne, l'onde de choc gagnant jusqu'aux racines déchirées, écartelées, arrachées.
Enfouie dans le chèvrefeuille, je me noie, entraînant le nid des pinsons.
Le cri sort enfin de ma bouche.

Je dois raconter l'histoire...



dimanche 18 janvier 2009

2 - La rencontre ( l'alouette et le miroir )

J'ai rencontré Hubert Botal en février 1990 à Paris, lors d'une réunion-récital de poésie. Je m'y rendais le coeur léger sans savoir qui m'attendait là, lui, d'une grande prestance, le mouvement charmeur, le langage imagé, intelligent, racontant le passionnant "Big Bang", les premières secondes de création de l'univers, élégant et botté. Ce fut cela qui m'attira et me plut : ses bottes. Il n'était pas là par hasard. Il venait de divorcer, était seul et cherchait une nouvelle femme, La Numéro 5.
Durant ses longues années d'études, de doctorat et de recherche en agrochimie, il épousa la Numéro 1, puis la Numéro 2, puis la Numéro 3, qui elles aussi poursuivaient des études et préparaient des thèses. Vint ensuite sa période de création d'entreprise, son puissant désir d'ascension sociale et d'argent, il épousa alors une femme chef d'entreprise, belle et riche, issue d'une grande famille d'industriels, la Numéro 4.
Je tombai, au sens propre du mot car il s'agit là d'un précipice, dans la période suivante, obligée dans son glorieux parcours, sa période intellectuelle.
Son ami Michel Tragin, économiste, avait pour compagne Guilaine, pure littéraire dont il se prévalait beaucoup, et qui deviendra pour moi, malheureusement peu de temps, une véritable amie. Hubert Botal cherchait le même genre de femme. Il avait écrit à plusieurs femmes poètes dans un but de rencontre.
La traque avait commencé, j'étais sur la liste.
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J'avais publié plusieurs recueils de poésie et écrit des textes dans des revues. Hubert Botal avait contacté mon éditeur pour me rencontrer, lequel l'avait invité à ce récital de poésie.
Nous nous vîmes peu de temps lors de cette réunion, je devais rejoindre mon poste de nuit à l'hôpital, cependant, cette nuit-là, sur mon lieu de travail, tournant entre mes doigts la carte de visite qu'il m'avait laissée, je perçus une annonce de clarté dans mon paysage; il avait lu ma poésie et l'avait aimée, il était venu pour moi.
Je n'ai pas vu le chasseur, ni le piège, ni l'affût, j'ai vu un esprit brillant, un homme débordant de charme et séduisant, qui m'attendait.
J'étais en instance de divorce et assurais depuis quelques mois un emploi de puéricultrice de nuit. J'avais choisi ce poste après mon départ de Lorient, pensant avoir davantage de temps pour écrire, mais j'étais fatiguée de la vie à Paris; la nature, les bêtes, les ciels me manquaient. J'envisageais de regagner la province et de reprendre mon métier de sage-femme. J'avais décidé, avec l'argent partagé du divorce, d'acheter une maison quelque part où je trouverais du travail, dans le sud-ouest. Ma fille, Jeanne, qui avait dix neuf ans et vivait avec moi, serait restée à Paris pour y terminer ses études.
Mais tous ces projets furent balayés. Après ce passionnant " Big Bang ", les bottes, le charme, cette rencontre du 10 février, tout se passa très vite. Hubert Botal m'invita dans sa maison de Ludère, et dès mon arrivée, m'avoua d'une voix tremblante qu'il m'aimait, me cherchait depuis toujours. Je fus étonnée, bouleversée: nous ne nous connaissions pas, comment pouvait-il m'aimer, décider ainsi, en si peu de temps, de passer sa vie avec moi? Je ne m'interrogeai pas longtemps, son amour, son charme, me submergeaient. J'étais venue, j'illuminais, disait-il; il avait trouvé un trésor, répétait combien je sentais bon, criait son bonheur, déposait sa vie à mes pieds. Nous ne nous sommes plus quittés.
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Hubert Botal déployait son amour, le montrait à tous, le chantait, le clamait partout. Jamais je n'avais été adulée, admirée, fêtée de cette façon. J'étais la femme, l'Unique. Tout en moi était louangé, célébré, magnifié. Trop, disait ma fille, tout en se laissant elle aussi, porter par le charme.
Notre rencontre n'était pas due au hasard, je sentais bon. Il avait chassé, flairé, rabattu et piégé une proie idéale, laquelle lui ferait de l'usage (la précédente n'avait duré que trois ans, elle avait de la famille, des parents, des frères qui l'avaient protégée, retirée des griffes). La chasse n'avait pas été vaine, le prédateur exultait; j'avais le bon profil, et surtout, le bon mental.
Le miroir fut installé dans la joie, l'ivresse, le ravissement. Alouette éblouie, je me laissai entraîner dans ce tourbillon verbal et charmeur, intelligent, brillant de mille éclats tournés vers moi. J'étais la femme qu'il voyait dans ses rêves, je devenais la merveilleuse princesse, la divine, la belle adorée. Je confiai à une amie :
- Nous nous sommes enfin rencontrés. Seule la mort pourra nous séparer.
J'étais à lui pour toujours.
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L'alouette et le miroir
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Ingénieur agronome et chimiste de haut niveau, il avait laissé la recherche où il s'était pourtant distingué pour créer une société expérimentale d'agrochimie, " Alimex ". Il était brillant, entreprenant, décideur, fonceur, séduisant, extrêmement gentil et prévenant. Son intelligence et sa culture se révélaient avec superbe, séduisaient, enchantaient. De plus, c'est un excellent violoniste. La musique, puissante vague, douce au début, accueillie dans la joie, envahit ma vie.
Durant ces premières semaines, j'avais peine à croire au miracle qui se produisait : comment un homme tel que lui, aussi brillant et séduisant, pouvait être à ce point amoureux de moi?
Qu'étais-je pour déclencher tant d'amour? A ses côtés, je devenais talentueuse, belle et attirante, reine d'un royaume que j'avais ignoré. L'alouette, tout près du soleil, était en état d'admiration absolue, s'élançait dans le miroir en chantant sa joie, volait éperduement vers les bras ouverts du beau prince charmant.
Jamais je n'avais été aussi heureuse, aussi aimée, protégée. Je vivais sous un ciel lumineux les plus beaux jours de ma vie; je le contemplais, l'écoutais, craignais de le décevoir, j'étais amoureuse. Il affirmait l'être aussi, comme jamais de sa vie.
- Ta poésie est pleine de blessures, disait-il, parle-moi de tes chagrins.
Je parlais. J'ouvrais mes grilles, abaissais mes remparts. Il écoutait si bien, sa main caressant mes épaules.
Il avait lu ma poésie avant de me connaître, je sentais bon.
Environ trois semaines plus tard, j'entr'aperçus, dans un autre visage, la violence et la domination. J'aurais dû m'enfuir. Mais comment l'aurais-je pu? J'étais déjà très amoureuse, persuadée d'avoir trouvé l'homme que je cherchais depuis si longtemps, soulagée de pouvoir enfin poser mes bagages. Je me sentais protégée par lui à tout jamais, j'avais trouvé mon creux, mon abri.
J'étais charmée, au sens propre du mot, déjà capturée. Ce jour-là, il s'était vite repris et avait débordé, à nouveau, d'amour et d'attention. Je me souviens pourtant avoir été choquée, dérangée, par ces quelques instants. J'y pensai souvent durant toutes ces années.
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Nous habitions en banlieue et il voulut, de manière urgente, deux choses: que je cesse de travailler, et un appartement à Paris. Je devais recevoir, suite à mon divorce, une certaine somme d'argent qu'il considéra très vite comme sienne; il téléphona même à mon ex-mari deux mois après notre rencontre, en avril, la procédure étant à peine engagée, pour lui demander d'activer le paiement et le menacer d'un avocat. L'argent me fut donné sous forme d'actions qu'il transforma aussitôt pour pouvoir en disposer.
Très vite, il trouva dans le neuvième arrondissement un superbe appartement dans lequel il fit faire des travaux et que nous louâmes. Nous sortions beaucoup, il m'emmena en Italie plusieurs fois, et jamais je ne réalisai que tout cela, l'appartement et les voyages, se faisait avec mon argent. Nous étions ensemble pour toujours, il le répétait sans cesse, j'avais totale confiance.
Nous passions les week-ends dans sa maison de Ludère, non loin d'Orléans, ancienne maison de pays isolée, fichée dans un hectare de terrain en friche bordé par une rivière, laquelle deviendra notre maison principale en 1994.
Longtemps après, j'appris que mon argent servait à nous loger et à nous faire vivre à Paris, en location, alors qu'il rachetait la moitié de la maison de Ludère à son ex-femme qui l'avait acquise avec lui deux ans avant notre rencontre. Il s'était bien gardé de me le dire, avait toujours parlé de "sa maison". Avec mon petit capital, j'aurais pu racheter cette moitié de maison. Mais le plan d'Hubert Botal était autre, tout autre. Mon argent disparaissait dans le courant pendant qu'il investissait. La belle vie que nous menions à Paris, et dont il se servait pour achever de me séduire, était en fait payée par moi, lui permettant de devenir rapidement propriétaire à part entière.
Il calculait, me dépouillait, me couvrait de mots d'amour.
Je ne voyais rien, j'étais amoureuse; la toile était tissée, prête, je m'y avançais en chantant.
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j'arrêtai de travailler sous sa pression. J'avais travaillé toute ma vie et n'ai pas cessé facilement. Il répétait que j'étais fatiguée, qu'il était ridicule de s'épuiser ainsi pour un si pauvre salaire (qu'il méprisait autant que mon métier). Je travaillais la nuit et il s'ingéniait à m'empêcher de dormir le jour; après quelques mois de ce régime, je manquai effectivement de sommeil. En avril, je pris un poste à mi-temps et voulus continuer ainsi ; mais un week-end, à Ludère, il refusa de rentrer à Paris alors que je travaillais le dimanche soir et je dus téléphoner pour prétexter une maladie. J'étais désemparée, sachant les problèmes que mon absence soudaine provoquait à la maternité de l'hôpital. Je savais aussi que cela se reproduirait, que notre relation ne pourrait se poursuivre ( il commençait à menacer) si je continuais à travailler, même à mi-temps. Je l'aimais, l'admirais, j'avais toute confiance en lui. Il parlait beaucoup d'amour, pour toute la vie. Il répétait que tout serait plus facile si je ne travaillais plus, je pourrais l'accompagner dans ses voyages professionnels, j'aurais du temps pour écrire, il faisait miroiter une très belle vie.
Malgré la forte pression, les débuts d'agressivité par rapport à cela, je " tins " encore quelques mois.
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La violence parfois transparaissait, quelques secondes; il se reprenait aussitôt, disait alors des mots d'amour, devenait tendre, jouait du violon pour moi. Je le voyais colérique, rageur, mais ses emportements ne duraient pas et son amour semblait infini, grandissant de jour en jour. Il voulait me voir heureuse, répétait-il, et mon travail était un handicap. Il m'aimait tant, ne pouvait supporter de passer une nuit sans moi. Comment pouvais-je le faire souffrir ainsi?
Je le croyais, étais subjuguée, captée, envoûtée par ce délire amoureux.
Pauvre, pauvre. J'avais encore de l'argent, des amis, un travail, la proie n'était pas acquise, il était prudent. Il tendait la toile.
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Je cessai de travailler en août 1990, six mois après l'avoir rencontré.
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A partir de ce jour je fus, sans m'en rendre compte au début, sous sa dominance, et c'est ce qu'il voulait. Mon argent disparaissait jour après jour, je n'en gagnais plus, je n'avais rien, je dépendais de lui et c'est ainsi qu'il me voulait.
Il avait un plan pour l'élue, avant même de la rencontrer.
Le miroir, la toile, le gouffre, tout était prévu.
Comment aurais-je pu déceler un tel plan? Je croyais aux mots d'amour, j'y ai cru longtemps, même sous les insultes, les humiliations et la cruauté des premières années. Je voulais y croire. Je voulais être aimée.
Il charmait. Il régnait par le charme, tous acceptaient qu'il régnât. Il voguait, puissant destructeur, le mensonge éclatant, claquant comme un drapeau.
Au centre de sa personne, seul Dieu vénéré, rayonnait l'argent.
L'argent qui lui octroyait, dans la froideur et l'impunité, la jouissance d'abattre, d'humilier, d'asservir, et de vaincre.
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A Paris, après avoir cessé de travailler, je me fixai une règle d'écriture très stricte, cinq heures par jour obligatoires. J'écrivis des nouvelles qui parurent dans des revues, un roman qui, après un accueil favorable, ne fut finalement pas publié. Hubert Botal répétait que je ne savais pas me vendre, que c'était un sérieux handicap. Lui savait très bien faire cela, il se considérait comme un excellent commerçant. Il ne m'a pourtant jamais aidée. Il déplorait simplement, en plaisantant et en riant, mon manque de savoir faire, disait :
- C'est dommage, tu n'iras jamais bien loin dans ces conditions.
Je commençai un nouveau roman, " Fiona ", pensant que si ce dernier était accepté, je pourrais, à la suite, faire éditer le premier.
J'en étais là lorsque nous sommes venus habiter Ludère en 1994, et que le jardin accapara toute ma vie.
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Dès 1990, j'avais organisé à Ludère, avec mes amis et les siens, des week-ends à thème. Il y eut " le parfum ", " la rue ", " les maisons perdues ", " la Saint Jean ", et même un début d'atelier d'écriture. Guilaine, la compagne de Michel Tragin évoquée précédemment, m'avait fait entrer dans son cercle d'amis. Ainsi je rencontrai Hélène Risant avec qui je fis une partie d'émission de radio très réussie sur le thème des " maisons perdues ". Elle aussi devint une amie chère; nos rencontres étaient une joie. Malheureusement, Guilaine traînait un mal de vivre inguérissable, buvait de l'alcool blanc et prenait je ne sais quelle substance qui la faisait sombrer.
Je me souviens d'un après-midi où Guilaine et Michel Tragin étaient à Ludère en week-end avec nous. Guilaine, dans un état déplorable, ne pouvait plus tenir debout, je la soutenais avec peine. Je me rappelle les regards et le discours des Hommes " Grand Agrochimiste " et " Grand Economiste ", tous deux assis au soleil, les pieds posés sur la table et sirotant un alcool, assénant leur supériorité, baissant les yeux sur ces pauvres femmes, à jamais inférieures, à des lieues en-dessous d'eux, et dont ils avaient la charge, pesante. Ils en tiraient quand-même quelques avantages, et ils en riaient.
Je me sentis humiliée, et démunie, absolument démunie devant un tel comportement. Hubert Botal jubilait dans ce discours.
Guilaine et Michel Tragin rentraient à Paris et je me souviens (je revois tous les détails de cet instant, le bois fendu de la barrière, la portière de voiture), pendant quelques secondes, avoir voulu partir avec eux, arrêter tout avec Hubert Botal, m'échapper. Je ne l'ai pas fait. Pourquoi? C'était en mai 92. Guilaine se suicida en juin.
Quelques temps auparavant, à Paris, Guilaine m'avait mise en garde:
- Hubert Botal n'aime pas les femmes, avait-elle dit, il n'aime personne, il est vide de sentiment, comme Michel. Ces hommes-là mènent à la mort...
Je m'étais récriée, puis, devant son regard triste, m'étais tue. Savais-je déjà, au très profond, que mon amie disait vrai? Cet après-midi là fit résonner ses paroles mais Guilaine n'en perçut rien; elle était trop mal, elle allait déjà vers sa mort.
Ces journées à thème, " les journées de Ludère ", comme on les appelait, se sont arrêtées fin 92. Hubert Botal ne les supportait plus.
C'était moi qui organisais ces rencontres, je prenais trop d'importance, j'acquérais du pouvoir. Il éclata en crises de colère terribles ( elles firent partie des premières ) avec insultes humiliantes, menaçant, rabaissant mes amies d'insupportable façon. Je ne comprenais pas, à l'époque, les raisons de cette hargne violente, il n'en donnait d'ailleurs pas, il interdisait, cela devait suffire. Il hurlait:
- Je ne veux plus voir ces petites connasses écrivailleuses chez moi !
Sans raison formulée, ce qui ajoutait à mon désarroi, devant un déchaînement d'insultes, aucune discussion n'était possible.
Je mis donc fin aux rencontres de Ludère.
Après ces violentes crises, survenaient des périodes d'accalmie, charmeuses, durant lesquelles il redoublait d'amour et de gentillesse. Je retrouvais l'homme que j'aimais et la joie absolue, la confiance et le lumineux bonheur des premières semaines de vie à ses côtés. Je pensais alors qu'il fallait s'adapter à son caractère, éviter de faire ce qui lui déplaisait.
Lentement, je me soumettais.
Il y eut pourtant quelques révoltes de ma part, lors de ces premières crises. Je partis plusieurs fois sur la route en pleurant, à pied dans la nuit avec quelques affaires dans un sac. Où allais-je? La gare était à des kilomètres, les villages étaient endormis, il y avait un bois à traverser.
Je n'ai jamais osé prendre la voiture, qui était pourtant la mienne, terrorisée à l'idée de le laisser sans voiture dans cette maison isolée, et de la rage qui s'ensuivrait. La peur était là, déjà.
J'allais au bout du chemin et revenais, me répétant que j'allais le quitter mais qu'il fallait organiser mon départ. Au retour, il me couvrait de mots d'amour et le lendemain, je ne pensais plus à partir.
Une nuit pourtant, après une soirée particulièrement violente, toujours dirigée contre " les journées de Ludère " et mes amies, je déclarai que je le quittais pour toujours, rentrais à Paris et prenais ma voiture. J'étais à la porte, éperdue, fouillant mon sac pour trouver mes clés.
Il bondit, me gifla, arracha le sac de mes mains, le déchiqueta tout en jetant son contenu au travers de la pièce, mit les clés de voiture dans sa poche, verrouilla la porte de la maison et dit d'un ton très calme:
- Maintenant tu peux partir où tu veux, j'en ai rien à foutre.
Puis il alla se coucher.
Je tremblais de tous mes membres, j'étais terrorisée. J'ai pensé à rassembler mes papiers, à sortir par une fenêtre, à faire quinze kilomètres à pied pour rejoindre la gare, mais j'étais transie, je ne pouvais pas bouger. Il m'avait giflée, c'était la première fois. Ma main glacée tremblait sur ma joue brûlante. Je me recroquevillai sur le canapé, pleurai longtemps en me répétant :
" Demain soir nous rentrons à Paris. Je trouve du travail, je le quitte, j'arrête." Je tremblais et je pleurais.
Dans la nuit il vint me chercher, me ramena dans son lit, m'enveloppa de mots doux, de déclarations d'amour. Nous rentrâmes à Paris et il ne fut plus jamais question des " journées de Ludère ".
Il se montra très amoureux pendant quelques temps. Il m'offrit un nouveau sac à main, superbe, sans omettre d'en signaler plusieurs fois le prix, sous entendant que j'étais responsable de la destruction du précédent. Je l'avais " énervé " en voulant, stupidement, partir dans la nuit.
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Pourquoi ne m'étais-je pas sauvée à cette époque? Je pouvais facilement reprendre un travail de sage-femme, en remplacement ou intérim dans un premier temps. J'avais des amis, une oeuvre à poursuivre. Pourtant je ne dis rien à personne, je continuai à donner l'apparence d'une femme heureuse et comblée.
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En fait, les périodes de délire amoureux, de célébration et d'adulation qui suivaient les crises violentes, brisaient à chaque fois toutes mes velléités de fuite. Je l'aimais, je l'admirais, je l'excusais. N'étais-je pas responsable, ainsi qu'il l'affirmait avec force (et quelquefois avec la main levée) n'étais-je pas responsable de ses colères? Il ne s'en excusait jamais; lui n'était coupable de rien.
Il se disait éperdument amoureux de moi, pour toujours, comme si rien ne s'était passé.
Je n'avais jamais été aimée et fêtée de cette manière. Pauvre, pauvre. Je voulais lui plaire, me faire pardonner de l'avoir énervé. Il fallait faire des efforts, être plus tolérante, l'accepter tel qu'il était. Après tout, ses colères ne duraient pas, à force d'amour, elles s'atténueraient peut-être, il fallait être patiente.
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A Ludère je ne pouvais plus, et ne le demandais plus car les crises violentes me faisaient peur, recevoir d'amies. Je les voyais à Paris, dans la semaine, mais, la chose était entendue, plus dans cette maison où nous passions tous les week-ends et les vacances.
La toile d'araignée dans laquelle j'allais m'engluer se tendait, car il oeuvrait pour notre déménagement définitif à Ludère. Que je voie mes amies à Paris ne le gênait pas, il savait que nous allions partir.
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L'isolement et la soumission devaient se faire progressivement, sans que je puisse m'interroger et trop m'effrayer,
sans que je puisse avoir la moindre idée de ce qui allait advenir, ce qu'il voulait pour moi, en fait de bonheur, depuis le début : que je me prenne dans sa toile patiemment tissée et qu'il puisse m'y garder, à sa merci et à disposition, " légèrement vivante ".
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Les violences éclataient toujours à Ludère. Il y en eut bien quelques unes à Paris, mais moins menaçantes, et très courtes. Craignait-il que cela s'entende ou se voie? A Paris, je pouvais facilement m'enfuir et trouver refuge chez une amie. Terrifiée, affolée, je pouvais commencer à parler, dire ma détresse, et trouver de l'aide.
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Sa toute puissance se révélait mieux dans cette maison isolée, ma peur, et mon angoisse, y étaient plus palpables.
Enfin, il était indispensable, sous peine de me voir fuir aussitôt, de me préparer à la vie qui m'attendait là-bas : le travail forcené, l'isolement, la terreur, la brutalité, le décervelage,
des week-ends et des vacances à perpétuité.

samedi 17 janvier 2009

3 - Le piège

Nous nous mariâmes à Ludère en avril 1993, date choisie par lui comme étant une bonne opération par rapport aux impôts. Il avait, quelques semaines auparavant, acheté les champs, onze hectares qui devaient se transformer en jardin, et qui donc, lui appartiennent. Cela n'était pas innocent. J'étais heureuse de l'achat des champs, heureuse de notre mariage, je ne pouvais imaginer les chantages et cruautés que cela allait entraîner; je ne savais pas à quel point et de quelle manière il allait me faire travailler sur cette terre qui lui appartenait. Lui le savait. Il m'avait vue à l'oeuvre depuis plus d'un an. Il savait que j'y mettrais de la passion et m'attacherais à cette terre.
En 1992, après avoir nettoyé et désherbé autour de la maison, notamment le talus qui n'était que glaise, ronces et herbes centenaires et qui devint une merveille cent fois photographiée, après avoir pioché des semaines durant, enlevé les cailloux, amendé et tenté les premières plantations, je commençai à défricher, dans le prolongement, ce qui deviendra l'amphithéâtre, un immense roncier de 400m² en dénivelé, une sorte de trou en arc de cercle, qui avait servi de décharge.
Je déblayai, arrachai les pieds de ronces et aplanis à la pioche, construisis des murets pour maintenir la terre quand la pente était trop rude. J'avançais mètre par mètre, au prix d'efforts insensés, glissant dans la pente, embourbée, éreintée. Cela pendant des dizaines de week-ends.
Je retirai des tonnes de détritus, de cailloux que je portais à la rivière pour en consolider les rives et boucher les trous formés par les crues. Nous n'avions pas de machines à cette époque, je travaillais à la main avec pioche, bêche, barre à mine, seaux et brouette. Oui, il m'avait vue à l'oeuvre, il savait que je m'attacherais à cette terre.
Début 93, après qu'il eût acheté les champs, le travail devint énorme. Le terrain était en friche, abandonné depuis trente ans.
Je passai des milliers d'heures à déblayer les troncs morts, à débroussailler derrière lui qui enlevait le gros des ronces et des arbres écroulés, à refaire le lit de la rivière à la pioche ( j'y trouvai nombre de fers à cheval qui ne me portèrent pas bonheur ), à extraire la vase du lavoir, au seau, et faire avec celle-ci des îles sur la rivière, enlever les cailloux dans les champs, aplanir les pentes, traiter pendant des jours les oseilles, orties, chardons, repousses de ronces sur douze hectares avec un pulvérisateur à dos. Et tant d'autres travaux.
Jusqu'en juillet 94, date de notre installation à Ludère, nous n'y passions que les week-ends, mais dès le vendredi, puis dès le jeudi. Hubert Botal travaillait pour sa société, prenait du temps pour le violon et la musique, tandis que j'oeuvrais et m'éreintais dans les champs de l'aube jusqu'à la nuit. Je venais également y travailler lorsqu'il était en voyage professionnel ou autre. En 1993, mon argent avait disparu, il ne m'emmenait plus, il n'en était même plus question? D'ailleurs, répétait-il, " il fallait s'occuper des champs ! "
Il ordonnait les travaux, dirigeait, vérifiait; tout était " urgentissime ". Je dépendais entièrement de lui et il le faisait savoir. Il fallait travailler.
Pourtant, j'étais bien dans les champs (on ne pouvait encore parler de jardin, ni de parc, à cette époque) seule pendant des jours. Le travail ne me pesait pas, j'étais persuadée, et Hubert Botal m'entretenait dans cette idée, que j'en récolterais les fruits un jour. Je travaillais dans la durée, créais de la beauté, déjà, même en déblayant. Je voyais ce que ce terrain pouvait devenir, j'avais une foule d'idées de plantations, d'harmonies, de couleurs, j'en rêvais la nuit et le matin, dès l'aube, voulais sortir pour admirer le travail de la veille, et poursuivre. La passion s'installait, déterminée, mon besoin de création trouvait ses marques. Hubert Botal en montrait un contentement et cela me donnait des ailes. Je voulais toujours lui faire plaisir. Même si pour lui, rien n'allait assez vite, il voyait avancer le nettoyage.
Il me faisait des listes de travaux à effectuer, et les listes étaient longues.
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Samedi 22 mai 1993
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Temps toujours sec, j'arrose les petits assoiffés. Binage du séquoia et du tilleul, la terre est craquelée, je m'épuise avec la binette et termine à la pioche. Je remets le désherbage à plus tard et traite en urgence (liste H) les repousses de ronces et d'orties, le champ de la maison, le champ vert, le trou des hêtres ( au passage je les bine et les arrose, ils sont si petits ). Il restera le champ du haut, à faire au plus vite si le temps reste sec.
Je passe la débroussailleuse sous les ifs et le grand frêne, continue vers le talus, les herbes et rejets d'aubépine sont plus hauts que moi! Les ronces nécessitent d'être enlevées à la main, d'où la longueur du travail, mais le résultat est magnifique, la vue plonge vers la rivière, les ifs et les houx sont superbes ainsi dégagés.
Je laisse les euphorbes, quelques beaux genêts et trois cotonéasters, résultat de mes boutures d'il y a deux ans. Je nettoie le prunellier ( lierres et ronces ) et sacrifie des églantiers rampants et sans avenir, agglutinés sous les ronces.
Je retire encore des algues de la mare, qui reviennent sans cesse. L'eau, dessous, est cependant très claire. Je ne regrette pas les heures passées à enlever la vase car tout est assaini, je revois deux carpes Amour. Les iris sont en fleurs, les arums ont repris. Je ne retrouve pas les cosmos, sans doute dévorés par les limaces ( faire des ronds de cendre ).
A la rivière, je dégage les barbelés laissés au sol ( liste H ), arrache les ronces, passe la débroussailleuse sur la pente et nettoie les noisetiers au passage. Je rentre à la nuit, et trop chargée d'outils, je laisse les barbelés. Penser à les ramener demain, sinon...
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Je relisais mes carnets. J'ai tout écrit dans mes carnets, jour après jour, j'ai ainsi l'historique du jardin, de ma vie durant ces années. J'avais les larmes aux yeux en relisant l'enthousiasme, la joie, l'exultation dont je débordais déjà, alors que j'étais le plus souvent dans la boue, à peiner sous des charges ahurissantes, à me battre contre des ronces géantes, des pierres, des glaises. Je ne rentrais qu'à la nuit, les bras et les genoux endoloris, les mains blessées.
Pourquoi tant de fougue et de ferveur? Je voulais lui faire plaisir. Je n'avais jamais créé de jardin, j'apprenais dans les livres. J'avais soif de beauté, d'harmonie. Hubert Botal se disait ravi, comblé par le travail dans les champs, je travaillais pour lui plaire, je m'épuisais pour ne pas le décevoir.
Il pouvait demander et demander encore, aucune tâche ne me rebutait.
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Cela justifiait-il tant de fougue et de ferveur? Je ne saurais le dire. Je n'étais bien que dehors, seule dans mon royaume qui allait devenir mon jardin. Je le créais avec mes mains, mon corps, ma sueur, et déjà, je le sais par de petites annotations dans mes carnets, je fuyais la maison.
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Les injures pleuvaient, les interdictions, les punitions, les ordres contradictoires, les gifles, la brutalité, le mépris, les sarcasmes et les humiliations. Déjà il tordait sa bouche pour m'insulter, une grimace effrayante à laquelle je me suis habituée, je disais qu'il serrait les dents, doux euphémisme. Ces crises de violence étaient toujours suivies de périodes d'accalmie durant lesquelles il redoublait de charme, d'amour et de gentillesse.
Mais il ne s'excusait jamais, ne reconnaissait jamais la violence de son comportement. Il disait, normalisant et banalisant son attitude, qu'il s'agissait là de "petites disputes" sans importance; simplement, je l'avais " énervé ". La faute m'incombait totalement.
C'est sans doute pour cette raison que je tremblais et pleurais longtemps à la suite de ces violences, alors que lui pouvait jouer du violon, téléphoner gaiement ou s'endormir du sommeil du juste dans les minutes qui suivaient.
Je ne savais pas quand ces crises allaient survenir, ni vraiment pourquoi elles éclataient... Une contrariété extérieure, des plans calculés minutieusement qui ne se passaient pas comme prévu, ou pas assez vite, également, je m'en aperçus par la suite, tout ce qui avait trait à l'argent et toutes les formes d'autorité qu'il ne pouvait pas contrer.
Au fil des années, étant assuré du pouvoir absolu qu'il avait sur moi, ces crises de violence prirent un caractère de démence, de férocité, et il garda la même attitude de négation des faits, en l'accentuant. Lui était toujours très gentil et c'était moi, l'abominable.
Il assénait cela avec un tel aplomb, une foule de détails inventés, refaisant l'histoire à sa façon en mentant ignoblement, que je ne pouvais répondre, ne voulais que fuir, car si je tentais de me justifier, la violence précédente était remplacée par une autre, plus cruelle et terrible, faisant intervenir des choses de mon enfance que j'avais eu le malheur de lui confier au début de notre rencontre ( très peu, car j'avais vite pris conscience qu'il s'en servait pour me faire mal, mais suffisamment pour qu'il puisse m'anéantir; de plus, fouillant mon cerveau, il pointait des détails, des situations qui, à mon grand désarroi, avaient réellement existé ) et des attaques très humiliantes sur ma féminité.
Il fallait donc fuir, et je passai beaucoup de demi-nuits dans le jardin, et bien des nuits dans le grenier ( après l'épisode du sac déchiqueté, je ne suis plus jamais partie sur la route ).
Après ma fuite il se calmait, prenait son journal, sa pipe, un alcool, considérant qu'en m'enfuyant, j'admettais être responsable de sa crise de violence qui d'ailleurs, pour lui, n'était qu'une simple dispute. Il expliquait :
- Tous les couples se disputent, c'est normal ! sur le ton, j'imagine, du père incestueux disant à son enfant " Tous les papas font ça ". Il normalisait son attitude. Je n'étais pas dupe, le lui disais :
- Ainsi, tous les hommes insultent leurs femmes, les giflent, les violent et les menacent de mort?
Il ne répondait jamais directement ( aucune discussion concernant son comportement ne fut jamais possible, il campait avec force dans le déni et le mensonge ) et il répétait, à nouveau menaçant :
- C'est normal de se disputer, il serait temps que tu le comprennes !
Il torturait psychologiquement avec cette attitude qui est allée en s'accentuant. Il pouvait m'insulter, me menacer, m'humilier de toutes les façons, puisque au bout du compte, il le répétait sans cesse, sur tous les tons et même en chantant, il était très gentil. Il avait inventé plusieurs chansons dans ce sens, qu'il chantait tous les jours en scandant les mots, et surtout après les violences :
- Il est gentil Hubert- Il est pas méchant- Il est très gentil Hubert- Vive Hubert ! Vive Hubert ! Vive le bel Hubert !
Jeanne, ma fille, l'entendit souvent chanter ainsi. Elle ne savait pas ce que cela cachait, pas vraiment, bien qu'au fil des années elle fut témoin de certaines humiliations, interdictions, punitions, mais elle ne savait pas à quel point cette violence voulait m'abattre, m'asservir. Comment aurait-elle pu imaginer de telles cruautés? Je ne racontais rien, au contraire je le défendais, le protégeais, lui trouvais des excuses.
Je ne disais rien, mais ressentais souvent une sourde angoisse en l'entendant chanter sa gloire et sa gentillesse, un malaise, une menace, car tout en chantant, il savait que je savais. Ses chansons n'étaient pas innocentes, rien en lui n'est innocent. Me torturer ainsi devant ma fille et sans qu'elle n'en sache rien, devait lui procurer du plaisir; et il le montrait.
De même, " il faisait son bébé ", comme nous disions : il se mettait à avancer avec prudence et déséquilibre comme un enfant qui marche depuis peu, il parlait en zézayant et terminait en décidant :
- Ze suis pas méçant ! Ze suis a-tta-çant !
Comment pourrait-on reprocher quoi que ce soit à un petit enfant? On y est " attaché ", envers et contre tout. On excuse tout.
Après m'être enfuie dans le jardin, m'être un peu calmée dans l'amphithéâtre ou près de la rivière (mon merveilleux jardin, mon doux, mon unique, mon inouï, à jamais imbriqué, enchevêtré à la violence), après m'être sauvée donc, je revenais vers la maison en grelottant sous la lune. Combien de fois l'ai-je regardé du dehors, lui, par la fenêtre, tremblante, désespérée? Il était si calme, si détendu, souriant à la lecture d'un article, ou éclatant de rire au téléphone. La musique résonnait, poussée à fond pour interdire de rentrer. Plus tard, il baisserait un peu, cela signifierait qu'il daignait me revoir, qu'il pardonnait, que j'avais l'autorisation de rentrer.
Mais je n'osais pas rentrer, restais immobile, transie dans la nuit.
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Sans me le formuler, je comprenais déjà qu'il n'avait pas de sentiment, ni pour moi, ni pour personne. C'était sa force. Au tréfonds de moi, je me savais liée à un monstre, mais comment partir? Où aller? Je n'avais plus d'amis, n'avais aucune autonomie financière, mais surtout, surtout, j'avais honte de la manière dont il me traitait et refusais que quiconque le sache; tout comme j'avais honte et peur, enfant, que l'on découvrît que ma mère me maltraitait. Sans cesse, je faisais des parallèles entre les deux situations; il y conduisait bien sûr en m'insultant à propos de mon enfance.
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Je rentrais mais ne voulais pas aller dormir dans notre lit, je ressentais une vraie répulsion, surtout après les attaques sur ma féminité. Avant notre déménagement définitif à Ludère, il y avait un lit dans la petite chambre au fond du couloir, pièce qui se transformera en bureau bibliothèque après le déménagement, puis, après l'achat de la petite maison de nos voisins en 1999, à nouveau en chambre destinée à ma petite fille Elise, lors de ses séjours; j'avais là une table pour mon travail sur le jardin.
Je vécus entièrement dans cette petite chambre la dernière année, mais longtemps auparavant, j'y passais déjà toutes mes soirées, Hubert Botal s'étant approprié la grande salle à vivre. Il en avait peu à peu évacué les affaires qui m'appartenaient et auraient encore pu m'y attirer. Il les déposait à la porte du couloir, déclarait :
- Emporte ça dans la pièce du fond, ici, ça fait désordre !
Si je répliquais, le ton montait, il criait :
- Je ne veux plus voir ces saletés ici !
Il vida facilement cette pièce de mes choses, elles étaient peu nombreuses. Je n'avais jamais pu vraiment m'installer dans cette grande salle car Hubert Botal l'occupait totalement depuis toujours, envahissant l'espace avec ses discours et sa musique (on ne pouvait y échapper). Il n'y avait pas de place pour moi. Là il jouait du violon, il travaillait, téléphonait des soirées entières, affalé sur le canapé, le whisky à portée de main, la musique résonnant en permanence. La seule pièce à vivre de la maison était "sa pièce". Il avait une méthode sûre et efficace pour m'en faire sortir, quand il ne me jetait pas tout simplement dehors en me poussant : il haussait la musique à fond.
La musique, avant lui, était de la joie pour moi. Avec lui, elle devint alarmante, dangereuse, menaçante. Omniprésente, elle précédait, accompagnait mon angoisse et ma peur, grandissait sous les insultes, aggravait les humiliations. Quand il poussait le bouton à fond, je savais que des violences se préparaient, je m'affolais, le coeur serré jusqu'à la nuque. La musique servait la terreur. Même en période d'accalmie, j'étais affectée lors des repas que nous prenions dans cette salle par la musique obligatoire, que je ne choisissais jamais ( il m'était interdit de toucher à la chaîne stéréo ), et toujours trop forte.
Il conservait aussi dans cette pièce, toujours près de lui, le seul téléphone de la maison.
Quand je revenais après ma fuite dans le jardin, chaque pore de ma peau refusait qu'il me touche et, les premières années, je tentai d'aller dormir dans la petite chambre du fond. Plusieurs fois, il retourna le matelas avec moi dedans et me traîna dans notre chambre.
Lorsqu'il n'y eut plus de lit dans cette pièce, j'allai dormir sur le canapé mais dans la peur, car il venait également m'y déloger. Finalement, j'adoptai le grenier. On y accédait par un escalier extérieur, ce qui compliquait mon éventuel retour forcé, je m'y sentais plus en sécurité. Ceci jusqu'à l'achat de la petite maison en 1999. J'allais alors y dormir après les crises de violence, mais la maison n'était pas chauffée, je ne m'y sentais pas à l'aise, n'osais pas me déshabiller et dormais avec mes vêtements et mon manteau. Avec le temps, je préférai me réfugier dans cette petite chambre du fond où j'ai ensuite vécu, dans le lit d'Elise, et je m'y enfermais à clé.
De toutes façons, et à toutes les époques, il fallait très vite réintégrer la chambre conjugale. Pour que la violence cesse. Au bout d'une nuit ou deux je revenais, descendant un peu plus bas chaque fois.
Je pensais à mon jardin, imaginais l'agencement des nouveaux massifs, les harmonies de couleur, les plantes à diviser ou à introduire; j'organisais, je créais de la beauté, des paysages, je m'extrayais du réel. Pour ne pas être avilie jusqu'à un point de non-retour.
Une période d'accalmie, amoureuse et charmeuse, s'installait ensuite.
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A chaque fois, durant ces périodes, je reprenais confiance, retrouvais l'homme que j'aimais, j'espérais.
Cependant, ces périodes devinrent de moins en moins longues, de moins en moins fréquentes, de moins en moins calmes. Je n'espérais plus.
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Juillet 1994
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Nous quittons Paris et nous installons définitivement à Ludère. Nous transportâmes le lit de la chambre du fond dans le grenier, et j'accomodai dans cette pièce minuscule, mon bureau et ma bibliothèque, après avoir enlevé la vieille tapisserie et repeint les murs. L'ordinateur ramené de Paris se montrait capricieux. A l'époque, je poursuivais " Fiona ", mon second roman, qui s'agençait bien; j'avais l'intention de le terminer à Ludère. J'écrivais aussi de la poésie, je décidai, après " Fiona ", de préparer un nouveau recueil. Je voulais conserver le rythme parisien : écrire du lundi au jeudi, et garder les fins de semaine pour le jardin.
Dans les mois qui suivirent le déménagement, après tous ces travaux dans la chambre pour la transformer en bureau, travaux qui n'intéressaient absolument pas Hubert Botal et que j'effectuai dans la plus totale solitude, je sombrai dans une immense tristesse. Lui affirmait que sa nouvelle vie le comblait de joie, répétait combien il était heureux de ce changement, du loyer à Paris qu'il n'aurait plus à payer ( il est vrai que mon argent avait disparu ), des voyages qui n'étaient pas astreignants puisqu'il travaillait dans le train. Il allait sans cesse à Paris, retrouvait les " copains " avec qui il collaborait, sa société prenait de l'ampleur, j'avais tous les détails de ses succès le soir.
Nous parlions beaucoup des champs et des travaux pour les transformer en jardin, mais dès que j'abordais mon travail d'écriture et mon installation dans la pièce du fond, il n'écoutait pas et changeait de sujet. C'était pourtant ce dont je voulais parler. J'étais mal installée, je manquais de place et l'ordinateur ne fonctionnait plus que par à coups depuis le déménagement. Il s'agissait d'un vieil ordinateur, au rebut dans sa société, qu'Hubert Botal m'avait donné. J'utilisais le traitement de textes depuis peu de temps et, en cas de panne ou d'erreur, j'avais besoin de son aide; il me l'accordait volontiers à Paris.
Mais à Ludère, tout se compliqua. Il ne répondait pas à ma demande ou, si j'insistais, lançait l'habituelle phrase :
- Je n'ai pas que ça à foutre ! Je travaille, moi !
Il fallait alors attendre pendant des jours le moment propice pour oser demander de l'aide, plus précisément, attendre qu'une visite soit prévue. J'annonçais alors incidemment :
- Puisque tu n'as pas le temps, je demanderai demain à ton copain de me réparer l'ordinateur.
Hubert Botal le remettait alors en marche le soir même, en s'énervant et en frappant du poing dessus, ce qui a sans doute raccourci les jours de ce monceau d'électronique fatigué.
Très vite, je n'osai plus quémander de l'aide. J'écrivais à la main, mais ne pouvais mettre au propre quand je le désirais, je me désespérais. A pas comptés, j'avançais vers l'idée d'achat d'un ordinateur correct. Quand il eut compris ma demande, il éclata :
- Tu plaisantes ! Avec les impôts et l'argent qu'il va falloir pour les champs ! D'ailleurs il marche très bien cet ordinateur ! Tu n'es pas fichue de savoir t'en servir, c'est tout ! Tu ferais mieux de t'occuper des champs !
Il bondit vers la chaîne stéréo, Hector Berlioz et la Symphonie Fantastique grondèrent, faisant vibrer les murs. Le débat était clos.
Je descendis mon ancienne machine à écrire du grenier, elle avait souffert d'humidité, déraillait, se bloquait... Et les champs étaient là, qui attendaient.
Un soir, alors qu'il semblait être de bonne humeur, je lui confiai ( pauvre, pauvre ) que je me sentais triste et déprimée, n'avais plus aucune facilité pour écrire, n'allais plus nulle part, ne voyais plus personne. Il entra dans une colère terrible, je fus terrorisée par les poings serrés brandis vers moi, sa bouche tordue. Il hurla :
- Tu te fous de moi ! Tu as tout fait pour venir habiter ici !
Qu'avais-je fait? Je n'avais aucun pouvoir de décision et c'est lui qui, pendant des mois, avait oeuvré pour transférer le siège de sa société à Orléans.
- Tu as tout fait et maintenant tu déprimes ! Tu n'es qu'une enfant gâtée et capricieuse, une cinglée, une faignasse ! Tu adores le jardin ! Tu peux en faire toute la journée ! De quoi, mais de quoi te plains-tu? ( il continua dans un langage ordurier intransmissible ).
J'étais une " faignasse ", je ne " foutais " rien, les champs étaient à l'abandon, lui seul travaillait !
Le 5e quatuor de Béla Bartok, féroce, se déchaîna, des monstres furent lancés et me poursuivirent loin dans la nuit du jardin.
Ce discours était truffé d'insultes et de mensonges. Je m'éreintais dans les champs tous les jours, il le savait, il voyait les travaux avancer. Alors pourquoi ces accusations fausses, éhontées, proférées avec un aplomb formidable?
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Ce fut le début d'une attitude qu'il accentuera, au fil des années, jusqu'au délire, et qui me perturbera à l'extrême, en me submergeant d'effroi : il commençait à nier mon travail, à nier mon existence même; et moi, qui voulais être reconnue par lui, admirée, complimentée, aimée, je m'acharnais alors à travailler davantage. Encore et encore, toujours davantage. Pour qu'il reconnaisse mon existence.
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J'essayais encore d'écrire " Fiona " le soir, mais je manquais de courage après les journées de travail harassant dans les champs. De plus, j'écrivais mes carnets et faisais beaucoup de recherches sur les plantes dans toutes sortes de livres; je remplissais des cahiers de notes et de descriptions.
Je laissai " Fiona " en grand abandon, la reprenant de temps à autre, jamais longtemps, au cours des dix ans qui suivirent. L'ordinateur s'éteignit définitivement. En 99, Hubert Botal en ramena un autre, également au rebut, tout aussi vieux, qui rendit l'âme peu de temps après.
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Je ressentis longtemps la grande tristesse de mon début d'installation à Ludère, ces deux-trois mois pendant lesquels j'essayais désespérément d'écrire, les résolutions que je tentais de prendre et qui toutes, se fracassaient. Pressentais-je le bord du précipice, l'isolement et la cruauté qui m'attendaient là? Percevais-je la toile dans laquelle je m'engluais? Le piège qui se refermait?
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Lui ne voulait qu'une seule chose : que je travaille dans les champs, que je transforme cette friche en jardin. Il le répétait de toutes les manières. J'étais d'accord, j'avais déjà bien commencé et j'y étais tous les jours, de l'aube à la nuit.
Mais quelque chose m'angoissait, que je ne pouvais nommer. Aucune communication n'était possible avec Hubert Botal. La tristesse et le chagrin lui étaient totalement étrangers, pire, leur simple évocation déclenchait des explosions de hargne et de rage.
Il était entendu que j'avais ce que je voulais, que j'étais parfaitement heureuse, il hurlait :
- Tu ne vas pas me faire chier avec tes états d'âme !
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Septembre 1994
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A partir de cette date, je travaillai en moyenne dix heures par jour, trois cent soixante cinq jours par an dans ce qui devenait mon jardin; par tous les temps. L'été je travaillais onze à douze heures par jour, un peu moins l'hiver, les clairs de lune n'étant pas toujours suffisants ( les dernières années, je terminais des travaux à la lampe torche ). A partir de cette date, je n'allai plus jamais nulle part, même pour un week-end.
Nous avions depuis quelques mois un jeune Berger Allemand, Lobo, et très vite, Hubert Botal voulut un deuxième chien. J'étais réticente, disais qu'il était difficile de se déplacer avec deux Bergers Allemands, de partir quelques jours en voyage par exemple.
- De toutes façons, avait-il rétorqué, il n'est plus question d'aller où que ce soit, il faut s'occuper des champs !
Ainsi les choses étaient dites, et les deux chiens devinrent la raison invoquée pour également refuser toutes les invitations. Jusqu'alors nous avions passé les Noëls à Nice, chez ses parents, la dernière fois avec Lobo, tout jeune, que nous avions emmené. Mais cette année-là, il éclata :
- Avec deux chiens ! Dans l'appartement de mes parents ! Voyons tu plaisantes !
De plus il était impensable, " hors question ", de laisser la maison, devenue à présent notre maison principale, sans surveillance. A partir de cette date, il alla donc seul passer Noël chez ses parents, je restais pour garder la maison et les chiens.
Néanmoins, je ne regrettai jamais Lilith, notre Bergère Allemande qui arriva fin 94. Elle calma Lobo qui avait tendance à fuguer, elle fut douce et tendre, et m'a sans doute sauvé la vie en avançant un jour, alors que j'étais à terre et blessée, son museau tremblant entre mon visage et les poings qui menaçaient de me tuer.
Sachant que toute demande était irrecevable et provoquait la colère, je n'éprouvai bientôt plus aucun désir de voyage. Dans un régime de terreur, on apprend vite. Avec le temps, Hubert Botal n'eut même plus à trouver des excuses, car, et cela le comblait, il jubilait, il en riait avec ses amis, je répétais que je ne voulais plus jamais quitter mon jardin.
- Je ne veux plus jamais quitter mon jardin, disais-je, même pour un jour, même pour une heure !
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Quel triomphe pour lui ! Il affichait sa satisfaction, que j'étais seule à connaître, je voyais son léger sourire : il avait manoeuvré pour m'enfermer dans mon jardin, si excellemment que moi-même à présent, m'interdisais d'en sortir.
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Cependant, lorsqu'il partait en voyage d'affaires ou autre, je passais de beaux jours à Ludère, à savourer chaque seconde, sans musique, sans alarme, sans angoisse, seule avec mes chiens, à oeuvrer pour la beauté dans mon royaume.
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Mon jardin s'étendait sur trois hectares, depuis la maison jusqu'à la rivière. Je le créai seule, l'embellis jusqu'au bout et l'entretenais. Je transformai en pelouse ces trois hectares de champ en friche, pelouse qui servait d'écrin aux massifs et aux plantations et que je tondais seule pendant toute la saison. Hubert Botal traversait pour aller vers ses arbres plantés dans les champs, au-delà de la rivière, mais n'y travaillait pas.
Je plantai des milliers de plantes. Plus de huit cent rosiers dont beaucoup de rosiers anciens, de rosiers anglais, des centaines de variétés; soixante trois conifères nains en massif, une cinquantaine de lilas, toutes les espèces, dix sept magnolias, plus une centaine d'arbres et arbustes en groupe ou isolés. Je créai l'amphithéâtre après avoir mis des années à le préparer, quatre cent mètres carré et environ cinq cent plantes en multitude de variétés : rosiers, rhododendrons, azalées, seringats, conifères, graminées, vivaces etc...
Je dessinai et creusai les onze massifs de rosiers au-delà de l'amphithéâtre, avec sept pergolas, des arches, et qui constituent la roseraie, tous bordés de népétas et sauges bleues descendant en langues successives vers la rivière. Je créai les huit massifs de plantes vivaces, le jardin du parking avec rosiers, une multitude d'iris bleus répondant aux glycines, muscaris et alysses en bordure, incalculables.
J'organisai les plates-bandes autour de la maison et couvris le mur de clôture de rosiers, clématites, géraniums vivaces, soit plus de trois cents plantes. Je fis un potager ( j'y consacrais une heure tous les matins, du printemps à l'automne, prise sur mon temps de sommeil ), et le bordai d'une centaine de boutures de buis.
Le lavoir fut dégagé d'une vase centenaire à la pelle et au seau, je le brossai pierre par pierre, vint à bout des mousses et des lichens et le bordai de fleurs blanches et bleues.
En 2002, je désherbai les pentes de la rivière sur cent cinquante mètres et plantai plus de cinq cents plantes, fougères, graminées, hostas, euphorbes et tant d'autres. Je poursuivis la plantation de camélias dans la pente et plantai entre eux une centaine de bruyères.
Je creusai pendant des semaines le pourtour de la mare afin que le dessin s'harmonisât enfin avec l'élancement des grands aulnes, et installai des massifs de plantes vivaces et arbustives à dominante bleue au bord de la rivière, du côté des magnolias.
Partout dans mon jardin, les massifs regorgent de boutures, de divisions de plantes déjà installées, de graines que j'ai semées. Ils comprennent aussi tous mes cadeaux de Noël, d'anniversaire et de rencontre ( lorsque la date arrivait en période d'accalmie ). A partir de 1994, Hubert Botal ne m'offrit plus que des plantes, de celles qu'il convoitait et désirait posséder; mes cadeaux étaient souvent somptueux, choisis avec soin, leurs emplacements déjà décidés par lui : il les possède puisque créé sur sa terre, le jardin lui appartient. Je mis longtemps à vraiment percevoir cela, malgré les multiples signes, les interdictions de visites, les discours qu'il tenait en qualité de maître absolu, mais c'est bien ainsi qu'il concevait mon travail forcené :
Je faisais un jardin pour lui, et pour lui seul.
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Mon travail était incommensurable, irrationel. Pour les personnes qui me connaissaient et voyaient, ma vie était incompréhensible, voire anormale et délirante. La plupart d'entre elles finissait un jour, par me le dire. Je parlais alors de passion, de beauté, de goût pour la solitude et l'isolement. Je ne disais pas la peur, le désespoir, la honte, qui souvent me faisaient courir dans mon jardin, travailler jusqu'à l'épuisement.

vendredi 16 janvier 2009

4 - Jardin mon inouï, mon merveilleux

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ttMardi 13 septembre 1994

Le jardin est beau, caryoptéris en fleurs et bien dodus cette année, rudbeckias et gaillardes font de belles couleurs mouvantes, encore des phlox bleus, des roses trémières et des delphiniums. Je tonds avec beaucoup de mal (herbe haute et mouillée) la partie agrandie au bas de l'escalier des Fééries. Bon résultat. Je pense pouvoir mettre cette parcelle en pelouse l'an prochain.
Je fauche l'herbe du parking avec la grosse machine que je maintiens difficilement tant elle vibre, tant elle est lourde. Je finis la pente des Douglas, prépare pour la plantation des millepertuis. J'abats les bosses à la pioche, tant bien que mal, les pluies d'automne finiront d'aplanir. Encore des pucerons lanigères sur le pommier à fleurs Everest. Je coupe les branches atteintes et gratte les plus grosses avec goudron appliqué ensuite. Dans la nuit, je transporte mes bois de taille jusqu'au feu du haut. Au passage de la rivière une chouette Effraie me frôle dans un doux bruit. Plénitude.
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Je faisais, le lundi matin, les courses pour toute la semaine, groupait le marché, la banque, la pharmacie, le supermarché, les achats pour le jardin (engrais, traitements, amendements, outils, plantes etc...) et l'essence pour les machines et la Roover, voiture qui servait à circuler dans les champs, cinq ou six bidons par semaine durant toute la période de tonte. Après quoi je ne ressortais pas de la semaine. Hubert Botal faisait les courses pour le week-end, il n'acceptait pas que je fasse le marché du samedi, car, disait-il, " je ne savais pas faire ".
Je me levais entre six heures et six heures trente, toujours largement avant lui. Ma toilette, le ménage et le linge menaient à huit heures trente (s'il le fallait, je poursuivais le ménage le soir, une fois la nuit tombée), heure à laquelle je commençais dans le jardin. Je refusais de me mettre en retard, il y avait tant à faire, surtout l'hiver quand les jours étaient plus courts, je guettais la pendule.
Je m'octroyais une demi-heure le midi pour déjeuner, debout dans la cuisine qui donnait sur la terrasse et le jardin, rentrais vers dix neuf heures pour préparer le dîner. Dès que les jours rallongeaient, je repartais travailler après le dîner. Les week-ends, Hubert Botal était présent le midi et le déjeuner durait plus longtemps. Ces jours-là, il travaillait dans la partie des arbres qu'il plantait dans les champs, l'arboretum commencé au-delà de la rivière. Il commençait tard, prenait une longue pause après déjeuner et finissait vers dix sept heures.
Hubert Botal a toujours travaillé " normalement " dans sa partie. Il ne faisait pas un jardin, il plantait des arbres dans des champs girobroyés. Il entretenait les haies et les clôtures (14 hectares entourés de barbelés, renforcés de grillages) l'aide-jardinier le secondant beaucoup dans ces tâches.
La beauté, là-haut dans sa partie, c'était moi qui la préservait en traitant régulièrement les grandes oseilles et les chardons (des journées avec un pulvérisateur à dos), en piégeant les taupes, en désherbant le pied des arbres, en traitant les troncs contre les mousses et les lichens, en ressemant de l'herbe sur les traces de feux qu'il faisait un peu partout.
Le jardin que je créais, mon merveilleux, s'étendait sur trois hectares devant la rivière, il aurait pu être visité dès 1997. En 2003, devenu splendide, il était, aux dires des spécialistes, sans équivalent dans la région. Il joignait à son étendue, à la beauté mille fois rehaussée et soignée, un nombre incalculable d'espèces et de variétés de plantes toutes étiquetées et datées par mes soins. Il fit l'objet d'un reportage important dans une revue consacrée aux jardins, fut photographié et louangé par les sociétés d'horticulture et les écoles, les paysagistes, les animateurs de visites d'art et d'histoire. Cela malgré une menaçante interdiction de publicité.
A nouveau, je faisais parler de moi, et je constatai, au fil des années, à quel point Hubert Botal ne pouvait en accepter l'idée. Personne n'allait voir ses arbres, ils étaient encore petits, regroupés dans les champs et, malgré ses efforts pour y entraîner les visiteurs, n'attiraient pas grand monde. Les gens préféraient passer du temps dans la roseraie, visiter les grands massifs de plantes vivaces, les arbustes décoratifs, les grandes collections de lilas, magnolias, conifères nains, le lavoir fleuri... Le tout agencé sur une immense et impeccable pelouse. Cela lui devint insoutenable.
Il avait manoeuvré pour m'enfermer dans ce jardin, pour me faire disparaître aux yeux du monde, créant par un travail insensé une oeuvre qu'il s'approprierait au bout du compte et de ma résistance, et voilà qu'on m'admirait à travers mon jardin, qu'on me félicitait ! Cela n'entrait pas dans son plan. Dès 1996, il fut entendu que ce n'était pas mon jardin. Il répétait :
- La terre est à moi, tu n'as jamais rien foutu ici, tu n'as rien ! La maison est à moi, le jardin est à moi, tout est à moi, tu es ici chez moi ! Tu n'as rien parce que tu ne fous rien !
Que répondre, que dire face à un tel discours? Je ne prétendais à rien, admettais ne rien posséder, mais à partir d'une friche j'avais fait ce jardin, il le savait bien, j'y travaillais de façon délirante tous les jours, de l'aube à la nuit, le jardin était toute ma vie.
Il continuait, contre toute évidence :
- Tu ne fous rien de la journée ! Tu traînes et tu rêvasses ! Tu n'as jamais rien foutu ici ni ailleurs ! Tu es Zéro !
Cet invraisemblable discours était habituel, je l'ai dit, il niait mon travail, niait mon existence même. Plus j'essayais de me justifier, de faire valoir l'évidence, plus la hargne montait, la bouche se tordait, les poings menaçants se tendaient. Je ne pouvais pas lutter. Il hurlait :
- Ce jardin c'est de la merde !
Ce qui ne l'empêchait pas de vanter à l'extérieur, avec emphase et exaltation, ses rosiers, ses lilas, ses fleurs... en un mot, " son jardin ". Quiconque le rencontrait, savait après quelques minutes qu'il possédait un jardin extraordinaire. Il ne tarissait pas, en parlait avec passion, avec fougue et brio, donnant toujours le nombre exact de rosiers, de variétés, de massifs, multipliant les noms savants de plantes et d'arbres.
Mon jardin glorifiait son image.
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A partir de 1999, par l'intermédiaire d'une revue de jardinage ( j'en reparlerai ) il m'accordera deux jours par an pour montrer mon oeuvre.
kkk
Il autorisa, je le compris plus tard, pour des raisons bien précises : d'une part, la rédaction avait accepté que les visites fussent annoncées dans la revue, sans nom et sans adresse, d'autre part, mon jardin fut le seul jardin privé choisi dans la région. En consacrant le jardin, le journal valorisait les discours qu'Hubert Botal tenait à toutes ses connaissances et amis parisiens à ce propos.
Et puis, il était indispensable qu'il autorisât " un peu ". Le jardin n'était pas terminé, il fallait que je continue à travailler, à multiplier les massifs, à embellir, à planter encore et encore.
Ce " peu ", ces deux jours de visites, devait suffire à me motiver. Et cela suffit.
jjj
Ces deux jours furent fixés au mois de juin, et des centaines de personnes, en différents groupes, ont pu voir mon jardin. Certains visiteurs se manifestaient dès le mois de janvier pour retenir une place.
Au cours de l'été, je bravais parfois l'interdiction et emmenais des petits groupes pendant les absences d'Hubert Botal; avec la peur au ventre (beaucoup de visiteurs ont constaté cette peur que je ne réussissais pas toujours à cacher). J'étais en infraction, me sentais coupable d'avoir désobéi, mais j'avais tant besoin de montrer, même un peu, quelques heures, cette oeuvre à laquelle je travaillais tant.
Ma vie, ( je ne sortais jamais, même pour aller voir d'autres jardins, ne faisais partie d'aucune association, travaillais de manière délirante pour faire et entretenir ce jardin très peu visité ), ma vie intriguait les spécialistes. Tous ceux qui entendaient parler du jardin voulaient le visiter, ils repartaient émerveillés. Peu à peu, et sans aucune publicité, nous acquerrions, mon jardin et moi, une notoriété qui rendait Hubert Botal extrêmement agressif.
Il n'avait pas prévu cela. Il insultait plus que jamais à ce propos.
Que je travaille de l'aube à la nuit tous les jours de l'année lui convenait très bien, il avait toujours âprement poussé dans ce sens, mais que j'en retire quelques succès et compliments n'était pas tolérable. Dès lors il attaqua sur la création notamment, sur mes connaissances en matière de plantes, c'est à dire sur le fond même de mon travail, et surtout, sur l'argent que cela coûtait.
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La totalité du jardin, lequel se transformait en parc, les collections de plantes et d'arbres rares, l'entretien énorme que cela représentait, les machines (tracteur et broyeur, tracteur-tondeuse, débroussailleuses, girobroyeur à main, Roover pour parcourir quatorze hectares, petites machines, outils multiples etc...), ainsi que le salaire des aides-jardiniers, représentait notre premier budget.
Il s'agissait de son argent, c'était lui qui achetait, rien n'était trop beau pour le jardin :
- C'est moi qui travaille pour payer, je paye, répétait-il, tout m'appartient !
Je l'ai dit, le jardin glorifiait son image. Il le vantait à l'extérieur avec une verve et un enthousiasme fougueux, mais me reprochait sans cesse l'argent dépensé et l'existence même de ce jardin.
Lorsque, déstabilisée, décervelée, épuisée par sa mauvaise foi et les discours ou ordres contradictoires truffés de mensonges effrénés, je décidais d'arrêter la création de massifs, il agressait jusqu'à ce que je reprenne. Il lançait, frappant au bon endroit, comme toujours :
- Tu es incapable de rien poursuivre jusqu'au bout, tu fais des caprices, tu ne feras jamais rien de bien car tu ne termines pas ce que tu as commencé ! Tu es nulle ! Tu es Zéro !
Ces attaques m'affolaient, mon perfectionnisme, flagrant, étant connu de tous. J'aime les travaux à long terme, m'acharne à toujours aller au bout de ce que j'entreprends. Le travail ne m'a jamais rebutée, ni les heures passées à faire mieux ce qui était déjà bien. Je n'en avais jamais fini avec la perfection, c'est en ce sens que mon jardin était merveilleux.
Entre les ordres contradictoires, qui tous entraînaient des agressions :
- Tu ne fais pas alors que j'avais ordonné !
Puis, à propos de la même chose :
- Tu fais alors que j'avais interdit !...
... Je n'avais en réalité pas le choix. Je poursuivais les travaux, quelque chose d'incontrôlable m'y poussait.
Ainsi, en 2000, il fit énorme pression avec menaces pour que je crée un dernier massif de rosiers, et me reprocha ensuite violemment, avec les mêmes menaces et pendant des mois, l'argent qu'il avait coûté. Il fit de même pour la seconde partie du massif de plantes vivaces et d'arbustes entourant la petite maison. Après 2000, véritablement égarée, affolée par ces attaques incessantes, injustes, orchestrées par d'ignobles mensonges et une incommensurable mauvaise foi, je n'entrepris plus rien qui fut onéreux, bouturais, multipliais, divisais les plantes et fis beaucoup d'échanges avec mes amies jardinières rencontrées en 2001 et gardées cachées de lui. L'une d'elle, Marianne, remaniait son jardin et me donna quantité de plantes et de rosiers.
Lui, glorieux, continua à acheter des arbres rares et coûteux, de nouvelles machines pour les champs. Il n'était jamais question de ses dépenses, il s'agissait de son argent, il en faisait ce qu'il voulait.
kkk
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L'argent
jjj
Avec l'argent qu'il me donnait, j'entretenais les deux maisons, achetais les engrais, traitements, amendements, tuteurs, outils, étiquettes ( j'entretenais des milliers d'étiquettes ), et l'essence de toutes les machines, cela pour la totalité du parc, pour ma partie de jardin donc, mais aussi pour lui, et les listes étaient longues. Le drame survenait s'il manquait quelque chose. Je payais aussi les aides-jardiniers, les salaires et les charges. Il reprochait sans cesse :
- Avec tout le fric que je te donne, tu n'es pas fichue de...!
Je lui expliquai maintes fois, avec comptes à l'appui, que je reversais en grande partie l'argent donné dans les salaires, entretenais les biens communs, faisais l'essentiel des courses. Il n'en avait que faire, déchirait les papiers sans même les regarder et poursuivait ses accusations. La communication, là aussi, était impossible. De toutes les manières, par tous les vents, j'étais coupable. L'argent, totem dressé au centre de sa personne, servait à tous les dénigrements, à toutes les humiliations.
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Je n'avais rien pour moi. Le jardin grandissait, Hubert Botal l'exigeait, le célébrant toujours davantage à l'extérieur, mais il n'augmenta jamais la somme octroyée pour l'entretenir. J'étais au plus juste. L'hiver, j'économisais pour pouvoir payer l'essence des machines et de la Roover durant l'été. Je n'achetai ni vêtements, ni chaussures pendant des années; ma fille me donnait de vieux pull-overs et pantalons pour le jardin, c'était là que j'usais.
Il me condamnait et m'humiliait à propos de dépenses que lui-même ordonnait, dépenses que j'étais obligée de faire sous peine d'agressions et d'insultes de sa part.
Il répugnait aussi à reverser mes remboursements de sécurité sociale. Il s'agissait pourtant de petites sommes, je voyais régulièrement une gynécologue. Je refusai d'en parler et cachai ces consultations après qu'il m'eût insultée et humiliée à ce propos, bafouant ma féminité avec une infinie cruauté.
Les papiers arrivaient après le versement des sommes sur son compte; il ne les retrouvait soi-disant pas, bien que la date fût indiquée, affirmait les avoir déjà remboursés, m'accusait, se plaignait de reverser des sommes jamais perçues, (ayant pourtant dans les mains les papiers faisant foi ) enfin, lançait le tout en hurlant :
- Tu me fais chier avec tes maladies !
Souvent j'abandonnais, préférais ne rien demander. Je reculais le moment de consulter un dentiste ou un ophtalmologue, car si je n'obtenais pas les remboursements cela ferait un trou dans mon budget que je n'étais pas sûre de pouvoir combler. J'avais toujours peur de manquer d'argent, de ne plus pouvoir acheter ce qu'il fallait pour lui, et les listes étaient longues. Je me privais sur mes besoins personnels.
Peu à peu, n'ayant pas d'argent pour moi, je n'eus plus de désir pour moi, envie d'être belle ou bien mise, ce désir je ne l'avais plus que pour le jardin, je ne pensais qu'à être au mieux pour le jardin, " opérationnelle ", veillant à chaque instant sur sa beauté. La mienne ne m'importait plus. Peu à peu, je ne pris plus soin de moi.
Pourtant, devant les autres, Hubert Botal se montrait très généreux; pour paraître, l'argent dépensé ne se comptait pas. Ainsi, lors des fêtes qu'il donnait de temps à autre, les tables débordaient de victuailles prises chez un traiteur en trop grande abondance (une semaine ne suffisait pas pour épuiser les restes), de vins coûteux, de champagne, alors que je travaillais dans le jardin avec des bottes percées et des vêtements déchirés.
Parfois, il insistait pour m'emmener " faire les soldes ", il l'annonçait haut et fort à toute sa société. Je finissais par l'accompagner mais n'achetais rien. Ce qui m'aurait plu me paraissait trop cher et je savais que ces dépenses, comme toutes les autres, me seraient ensuite reprochées. Devant les magasins il n'insistait d'ailleurs pas, regardait sa montre. Il avait toujours, où que nous soyons ensemble à l'extérieur, des " coups de fil urgentissimes à passer ".
- Je l'ai emmenée " faire les soldes ", clamait-il ensuite, mais elle n'a rien voulu acheter.
Il ajoutait :
- Ceci dit, il ne faut pas l'emmener dans une pépinière !
Il laissait entendre que j'étais dépensière et lui coûtais très cher, mais qu'il ne pouvait rien me refuser.
En fait, nous n'allions jamais ensemble dans les pépinières, les plantes étaient commandées, la plupart étaient livrées. Il se montrait très généreux pour le jardin, lequel représentait un énorme budget, mais généreux pour lui. Son besoin de m'y faire travailler en esclave, la réalisation de ce besoin, était à ce prix, et cela ne lui pesait pas. Il exploitait sa terre, comme il disait. Avec mon travail qui ne lui coûtait rien, et la permanente satisfaction ( véritable jouissance ? ) de m'asservir.
Il offrit quelques cadeaux, au début, mais il fallait tellement remercier, tellement répéter que oui, cela me faisait très plaisir, que j'appréhendais qu'il m'en fît et fus soulagée quand il n'offrit plus que des plantes. Des semaines après il répétait encore :
- Je me demande si cela t'a vraiment fait plaisir, tu m'as à peine remercié.
ou :
- Tu ne mets pas mon collier ( même et surtout si je l'avais porté la veille ) je me demande s'il te plait, c'est dommage.
Ou :
- On en vient à regretter de t'offrir quelque chose.
Il fallait réaffirmer que oui, il me plaisait, et remercier encore.
Une de ses ex-femmes, la Numéro 3, avait un jour jeté par la fenêtre du cinquième étage, le stylo précieux qu'il venait de lui offrir. Combien je la comprenais ! Le stylo n'avait pas été retrouvé. Ce geste, qui me fut raconté par sa mère, puis par son frère, confirma les dires d'Hubert Botal lors de son divorce conflictuel, à savoir que cette femme était folle et hystérique.
- Nous l'avions bien vu, c'était clair, elle était complètement folle ! dirent-ils tous.
Elle s'est sauvée un jour, après 11 ans, a fui le domicile conjugal, disant que son mari la terrorisait, l'injuriait et la frappait. Bien sûr elle était folle, elle n'avait pas de témoin, nul ne l'a crue. Les personnes qui l'ont recueillie après sa fuite ont témoigné qu'elle était dans un état psychique délabré (mais cela est normal puisqu'elle était folle) et absolument démunie financièrement. Il gagna le divorce, des témoins reconnurent que le couple se donnait des marques d'affection en public. Comment pouvait-il la terroriser? Un homme si charmant ! Des propos injurieux? Des coups? Des menaces? Voyons, il était très gentil avec elle ! Elle était hystérique, bien sûr, folle, elle avait raconté n'importe quoi.
Les dernières années, courbée sur la terre, démunie, décervelée, vidée de toute force, pareille à un zombie, je pensais souvent à cette femme, pensant qu'elle seule aurait pu comprendre et m'aider. Oh ! Combien j'aurais aimé la retrouver !
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jjjDimanche 3 septembre 1995
J'ai traité les ronces qui repoussaient le long des haies déjà faites, arraché les petites, dégagé la rivière à nouveau et passé la débroussailleuse plus en amont ( à petites doses cette fois car mon doigt et mon pouce sont encore douloureux des excès de machines du début de semaine ).
Ai tondu jusqu'à la mare, puis le petit verger du nouveau champs. Devant la beauté qui en résultait, j'ai tondu le grand verger après avoir ramassé l'herbe fauchée et l'avoir mise en tas pour la brûler. Travail énorme. Piégeage de taupes et aplanissement des bosses à la pioche. J'ai les bras et le dos très douloureux suite au bêchage d'hier. Apprendre à diversifier les tâches. Ne pas bêcher ou biner plus de cinq heures de suite. Jeanne a appelé : Elise va avoir deux dents.
kkk
bbVendredi 3 octobre 1995
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Il ne pleut plus et, à part quelques brumes le matin, il fait un temps estival. Moins de champignons, plus de golmottes, mais un premier " pied bleu " sous les aulnes près du pont. Je profite, à contre coeur, du beau temps et traite les ronces et les orties qui ont repoussé le long des haies terminées, de la barrière du haut au bois de la source. Je déteste cela mais... liste H.
Enfin j'attaque le dernier escalier de l'amphithéâtre avec le déblaiement de l'ancien trou à compost, rempli de pierres ( énormes ) et de glaise. Je fais d'innombrables voyages de brouette et bouche, avec les charges, les trous des bords de rivière. Ensuite l'escalier, avec un amoncellement fou de cailloux ( jetés là autrefois, sans doute, à la suite de la décharge ) que je transporte aussi à la rivière pour refaire son lit qui s'effondre par endroits (souvenir de ragondins). Je réussis à combler l'immense trou près du lavoir.
Je garde des pierres pour refaire deux murets, les cailloux enlevés ayant laissé une dépression trop importante, et plante, bien à l'abri, trois abélias grandiflora. Cela rend très bien. A voir avec le temps car j'ai toujours des doutes sur les distances de plantation. Entre mes allers et retours, je pense à l'installation des rhododendrons et azalées mollis, aux immenses trous qu'il faudra faire pour les planter, toujours dans les détritus de décharge.
A la nuit, je finis de biner le massif côté Mélèze, jusqu'à l'escalier des Féeries.
jjj
kkk
Contre toute évidence, il soutenait que je ne " foutais " rien dans le jardin ni dans la maison, que je n'y étais pas ( où étais-je? ), que je n'agissais pas, que j'étais Zéro, nulle et inexistante.
Ces affirmations étaient à ce point ahurissantes ( il y en eut bien d'autres dans le même style ), qu'elles n'auraient pas dû m'affecter. J'aurais même dû en rire tant elles étaient dénaturées et invraisemblables. Mais je n'en ai jamais ri. Ces mensonges hallucinés étaient lancés dans un contexte de violence froide et absurde, avec détails précis et preuves monstrueuses de mon inexistence, qui ne prêtaient pas au rire, mais à la peur.
Je vivais dans le paradoxe et la torture morale, brandis sur moi comme des massues hérissées de mensonges, je m'affolais, courais en tous sens, m'engloutissais dans le travail, seule réalité tangible. Là, j'existais. Dans l'outrance, dans la démesure, le jardin embellissait de jour en jour.
Pourtant, je continuais à penser qu'il fallait travailler davantage, embellir encore le jardin, encore, encore, pour qu'enfin il reconnaisse mon existence.
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kkk
Les commandements
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Il mentait avec un aplomb tel, niant l'évidence, que cela m'anéantissait. Ou me mettait en colère. Je n'ai pas un caractère coléreux ni violent, je ressasse plutôt, essaie de comprendre, avance en me culpabilisant souvent. Il jouissait lorsque j'atteignais la colère, laquelle frôlait alors le désespoir. Il avait même inventé une chanson dans ce sens, qu'il chantait volontiers devant mes fille et petite fille. Elise la chantait aussi, sans savoir bien sûr ce qu'elle représentait, elle était simplement drôle :
" L'embêter, l'embêter
cclui casser les pieds
ccfaire en sorte qu'elle n'en puisse plus
ccqu'elle perde son sang froid... "
Cette fois encore, il banalisait. Il m'embêtait tout simplement, ce n'était pas très grave, on pouvait même en rire. Mais sachant sa bouche tordue, son visage haineux et ses mensonges délirants, ses ordres contradictoires pour être sûr de " m'épingler ", une mauvaise foi qui me laissait haletante, j'entendais ces chansons d'une autre manière. De ma vie je ne m'étais mise en colère de cette façon, je le disais au début, ajoutant même que cela était bon pour moi de m'extérioriser. Pauvre, pauvre, j'étais loin d'avoir compris. Ce n'était que le début, je voulais croire qu'il ne m'apportait que du bien; j'avais confiance, je l'aimais, j'excusais tout.
Avec le temps il sut bien provoquer ma colère, mais ne put jamais déclencher de la violence en moi. J'en suis incapable, en quatorze ans, j'ai au moins appris cela.
Car il essaya de toutes les manières, et à la fin, il la prépara d'ignoble façon ( j'en reparlerai ), pour qu'elle se déclenchât devant témoin, mais il échoua.
Ma colère même était minable, je bredouillais, cherchais mes mots, voulais encore me justifier, tandis qu'il continuait le réquisitoire, imperturbable, glorieux, vainqueur. Je ne pouvais pas lutter, j'avais d'avance perdu. Ses prodigieux mensonges devenaient vrais, il avait raison, il savait, il jugeait. Sa bouche alors reprenait sa place. Dans son visage glacé, quelque chose rutilait, marquait la satisfaction, le plaisir. D'un ton froid, il assénait ses dernières vérités, toujours les mêmes : j'étais " une incapable, nulle en tout et faignasse, une puanteur, une salope, une pute, personne ne pouvait m'aimer ".
Les " Nuits " de Xénakis ou les " Fugues " de Bach assistaient au jugement, m'encerclaient, chacals hurlants dans des nuits de cauchemars. Je suffoquais, m'enfuyais dans le jardin, poursuivie par la musique géante, servante de terreur et de mort.
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ee23 décembre 1996
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Il fait froid, - 8°
H. est à Nice pour Noël avec ses parents. Les enfants sont au Mexique. Je vois toutes sortes d'oiseaux à la recherche de nourriture, notamment des courlis, des gros derrières rouges non identifiés, des bécasses à la rivière. Les merles, les pics, les geais s'abattent sur les pommes restées au sol. Je place du lard, du pain et des biscuits dans les mangeoires des chèvrefeuilles qui se transforment en volières.
Je délimite la suite de la roseraie, dégage les feuilles mortes des érables en grattant fort et débarrasse les conifères nains des vieilles épines. Impossible de travailler le sol durci par le gel, aussi fais-je du nettoyage en hauteur. Les chiens me suivent pour un grand tour de vérification. Lorsque je m'arrête pour regarder les plantes recroquevillées ou les bourgeons gelés, ils prennent la position de l'ours et décrètent que ce temps n'est pas humain !
Les rosiers en jauge semblent résister, les céanothes, les solanums aussi. Le jardin de l'escalier blanc, que je n'ai pas eu le temps de nettoyer, est dans un état lamentable.
Tout est silencieux, infiniment gris, glacé. Heureusement mes chiens sont là, ils veulent me lécher la main, j'enlève mon gant pour donner ma peau nue. Mon jardin est partout autour de nous, immobile, enfoui dans l'attente des beaux jours. Mais à quand les beaux jours?
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jjj
Il répétait sur tous les tons que le jardin lui appartenait, qu'il pouvait en faire ce qu'il voulait, il menaçait de le passer au round up, ou au broyeur. Je ne pouvais parler de rien, ni m'enthousiasmer, surtout à propos du jardin qui était pourtant toute ma vie, sans qu'il dénigre ou rabaisse aussitôt. Et ceci, à partir de 1999, même en période d'accalmie.
Il ne fallait pas montrer des signes de fatigue ou d'épuisement le soir, bras et dos endoloris, mains écorchées après des heures de bêchage, de désherbage, de taille ou de binage, car cela provoquait une immédiate crise de colère. Sa bouche se tordait, il grondait :
- Tu ne fous rien de la journée ! Tu ne vas quand même pas avoir le culot de te plaindre !
iii
Je créais une oeuvre qui ne m'appartenait pas, dont j'étais dépossédée psychiquement jour après jour, qui était à sa merci, à propos de laquelle je ne pouvais m'exprimer, ni montrer enthousiasme ou passion, ni être fière, ni la faire découvrir, ni simplement dire que je l'aimais.
Je ne réalisais cela que par à coups, mais quand soudain j'en prenais conscience, je m'arrêtais, pétrifiée, mon coeur battant jusque dans mes tempes.
J'aurais voulu prendre mon jardin dans mes bras, le tenir serré contre moi, poser ma tête dans son cou... "Mon merveilleux, pourrons-nous nous protéger? Ma beauté, qu'allons-nous devenir?"
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Je ne lui parlai plus de mon travail. Je l'écoutais, pendant des heures, raconter le sien, et surtout la merveilleuse manière dont il dirigeait les employés de sa deuxième société. Je sus ensuite de quelle odieuse façon il les avait traités, comment il en avait véritablement " brisé " plusieurs.
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Anne Ménéri et François Bériot venaient régulièrement passer des week-ends à Ludère. Je les aimais, c'était la fête pour moi quand ils venaient. François, chercheur scientifique, a un caractère doux et tolérant. Hubert Botal le persécutait fréquemment sans toutefois aller trop loin car il voulait garder la relation. Il le persécutait néanmoins. Il se servait devant eux, pour allumer la cheminée, d'articles de chercheurs, en clamant haut et fort :
- Au moins ces papiers auront servi à quelque chose d'utile !
Hubert Botal avait abandonné la voie royale, mais pauvre, de la recherche, pour aller vers l'argent. Il enviait les purs chercheurs, voulait les abattre. Il lançait volontiers devant François des diatribes destructrices contre les instituts de recherche et les chercheurs, disant :
- Il faut faire sauter tout ça ! Ca coûte cher et ça ne sert à rien !
Il ne tenait pas ce discours devant n'importe qui, notamment pas les scientifiques avec qui il travaillait dans le cadre de sa société. François avait refusé de travailler avec lui et, de par son caractère, était une victime idéale. Il tentait de défendre sa communauté, cependant, il avait d'avance perdu.
Ces vexations et sarcasmes étaient fréquents mais de courte durée. Hubert Botal redevenait ensuite tout à fait sympathique. En effet, Anne Ménéri, pianiste professionnelle, lui était utile pour faire, lors de ces week-ends, de la musique de chambre avec lui. Hubert Botal décidait des morceaux à jouer, du temps et des horaires de répétitions. Il ordonnait des promenades et des travaux obligatoires dans les champs.
J'avais de la peine pour François, perdu dans ce genre d'activités. Hubert Botal se plaignait d'être obligé de jouer avec lui, pianiste amateur, qui ne possédait pas la virtuosité d'Anne. Hubert Botal aussi est amateur, mais il a une très haute opinion de lui-même.
Cette peine, et la tendresse que je ressentais pour eux, j'évitais de la montrer devant lui, sachant que j'étais en infraction. Je ne pouvais aimer, ni être aimée par personne, cela faisait partie des règles à respecter pour vivre avec Hubert Botal, règles au nombre de dix que j'ai un jour écrites et affichées dans la cuisine. Elles y sont restées un certain temps :
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Commandements
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- Ne jamais montrer du bonheur ou de la joie, de la tristesse ou du chagrin devant toi.
- N'être aimée ni admirée par personne. Ne jamais parler de moi. Admettre que je n'existe pas.
- Ne jamais montrer d'attirance, de curiosité ou de sympathie pour quelqu'un.
- Ne jamais te contredire, ni discuter tes ordres, ni réfuter tes mensonges et tes contre vérités.
- Ne jamais rien te confier, jamais, absolument jamais.
- Ne jamais être malade, ni fatiguée.
- Reconnaître ma nullité en tout, mon incapacité à travailler et mes dépenses outrancières.
- Me plier sans répondre à tes interdictions et punitions, admettre qu'elles sont méritées.
- Reconnaître que tu as le pouvoir et le savoir absolu.
- Ne jamais te dire que tu mens.
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Cette affiche, pourtant grande, écrite en gros caractères au feutre noir, cette affiche ne le gênait pas. Sans doute était-il satisfait que j'aie enfin compris ce par quoi il fallait passer pour avoir la chance et l'insigne honneur de vivre avec lui.
Il ne la fit disparaître que plusieurs semaines après, juste avant l'arrivée de ses copains invités, la cuisine étant un lieu de passage.
Anne, donc. Elle et François étaient venus à Ludère une dernière fois en juin 1998. La veille de leur arrivée, je n'avais pu m'empêcher de montrer ma joie, et Hubert Botal avait haussé le ton. Je ne pus rattraper ce manquement aux règles. Il les avait dénigrés, blâmés, je m'étais tue, mais cela n'avait pas suffi. Dès leur arrivée, il attaqua, et je compris que cette fois, il irait jusqu'au bout.
Excédés, humiliés, ils rentrèrent avant la fin du séjour, et ne revinrent jamais; Hubert Botal les avait définitivement éloignés de moi. Il pouvait se le permettre puisqu'il venait de dénicher un autre pianiste, Etienne Bredon. Hubert Botal répètera longtemps qu'il n'avait pas perdu au change.
Je fus témoin de la façon magistrale, fascinante, avec laquelle, au fil des années, il sut garder Etienne. Compliments, gentillesse, flatteries, intérêt marqué, excuses, jamais d'éclats. Je passais des week-ends tranquilles lorsqu'il venait : j'étais à l'abri.
Ambitieux, multi-diplômé, évoluant dans un milieu parisien distingué, Etienne rehaussait son image. Hubert Botal ne manquait jamais de faire son panégyrique chaque fois que nous avions des invités.
Etienne se montra toujours agréable avec moi, je pouvais m'exprimer devant lui, parler de moi et du jardin, Hubert Botal était prévenant et laissait faire. Nous donnions l'apparence d'un couple aimant. Etienne fut le seul à encore venir à Ludère alors que j'étais enfermée dans la petite chambre du fond; il ferma les yeux sur les humiliations et cruautés dont il fut le témoin et je sus alors combien Hubert Botal l'avait choisi à son image, j'en reparlerai.
En octobre suivant, Anne Ménéri m'écrivit qu'elle ne voulait plus rencontrer Hubert Botal, elle terminait par ces mots : " Je t'aime pourtant, pour des tas de raisons "...
Nous ne nous revîmes pas mais nous nous téléphonions parfois, quand il était absent. Je demandais à Anne de revenir. Je ne lui parlais pas des violences subies, je n'en parlais à personne, mais je voulais l'entendre pour qu'elle me donne de la force; elle avait traversé des épreuves terribles et en était sortie vivante.
Anne devinait ma peine, me répétait de venir à Paris, mais je ne pouvais pas, j'étais comme ligotée, bâillonnée. Tous les jours, à l'aube, je courais dans mon jardin, travaillais jusqu'à la nuit. Mon inouï, ma beauté.
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cccJeudi 26 juin 1997
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Il est tombé 51 mm d'eau entre la nuit dernière et ce jour. La rivière est en crue avec descente d'un torrent d'eau de ruissellement sur mes Ghislaine de Féligonde qui tiennent bon pour l'instant, leurs racines crispées sur les pierres. Le lavoir déborde, la rivière est folle, j'espère que les cailloux tiendront. Un début de torrent dans le bout de l'amphithéâtre et des nappes d'eau un peu partout, notamment sur les rhododendrons et les anglaises blanches au bas de l'escalier. Un vrai déluge, de l'eau dévalant sur la route et toutes mes roses écroulées, le nez au sol détrempé !
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uuVendredi 4 juillet 1997
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Enfin du beau temps ! Je n'en pouvais plus. Toutes les cerises sont pourries, même les oiseaux n'en veulent plus. Les petits pinsons du chèvrefeuille sont morts et n'auront pas vu beaucoup le soleil. J'ai le coeur serré de cela et de tant d'autres choses. La mort. Les parents les ont nourris et protégés de la pluie du mieux qu'ils pouvaient, mais le chèvrefeuille, touffu en avril, s'était trop dégarni ( sècheresse du mois de mai ? ) et n'offrait plus de protection.
Je regrette de n'avoir pas, malgré tout, installé un toit au-dessus du nid. Je l'avais envisagé mais avais craint l'instabilité avec les rafales de pluie, et la désertion des parents déjà affolés par le déluge. Il n'avait pas autant plu un mois de juin depuis longtemps.
Les roses sont pourries, surtout les anciennes; étalées sur les branches, elles sèchent maintenant sous le soleil, raidissent et craquent comme du papier décoloré. Je lutte, en taillant, contre une attaqe d'oïdium. A retenir car ce sont les premiers atteints : Zéphirine Drouin, Mme Pierre Oger et Reine Victoria, Mme Isaac Perreire, Sir Edward Elgar, Jayne Austin, les Iceberg, les Glamis Castle et Winchester Cathédral. Ceux-là dans les massifs du haut. Demain, à la première heure il faudra vérifier les autres, les gimpants aussi.
Je comble les drainages faits dans l' urgence aux magnolias et qui ont découvert leurs racines. Je ramène de la terre et paille tant et plus.
L'herbe pousse à la folie. Finir au plus vite le gros du nettoyage et reprendre les tontes en urgence. Les jours ne sont pas assez longs !...
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Nous avions un abonnement au théâtre d'Orléans ( six spectacles par an ) et nous allions de temps en temps au cinéma, Hubert Botal choisissait seul les spectacles et les films, aucune discussion n'était possible. Je m'y habituai avec le temps, mais le théâtre me devint pénible car il s'agissait essentiellement de concerts.
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Au fil des années j'appris, avec Hubert Botal, à haïr la musique. Implacable, la musique orchestrait la violence, elle précédait, accompagnait les menaces, elle exultait dans les insultes.
Elle oppressait, elle tirait vers la désespérance, elle sonnait la mise à mort. Elle traquait dans tous les recoins de blessure, on ne pouvait y échapper. C'était lui, Hubert Botal au pouvoir absolu, le maître qui dirigeait. Robert Schumann, Stravinski, Beethoven, Varèse, Schönberg, et même les oiseaux d'Olivier Messiaen, devenaient des armes totales brandies dans ses poings tendus. Les chiens ne s'y trompaient pas, aplatis sous la table, pétrifiés, dès qu'il se levait pour pousser à fond le bouton de la chaîne stéréo.
Les fugues de Bach qu'il jouait au violon, tant aimées autrefois, devenaient harpies, rapaces qui s'abattaient sur ma chair. Les premières notes de ces fugues me mettaient en alarme, déclenchaient angoisse, affolement, et provoquent encore aujourd'hui de la souffrance.
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Les trajets pour nous rendre au théâtre étaient rebutants car Hubert Botal est un conducteur hargneux, extrêmement agressif au volant. J'eus souvent peur à ses côtés mais ne refusai jamais de l'accompagner : je n'avais d'ailleurs pas le choix, il était indispensable que je sorte " un peu "; il parlait beaucoup de nos sorties autour de lui, ainsi elles paraissaient innombrables, ( il agissait de même pour les soldes ), mais je ne compris réellement ces mises en scène que beaucoup plus tard.
Il roulait trop vite. Je pensais que ma place était auprès de lui, j'espérais ainsi le protéger, le défendre. Je l'excusais de tout, je l'aimais, ma propre vie perdait peu à peu de l'importance; si un accident devait survenir, j'étais prête à me sacrifier pour qu'il vive.
Parfois je l'imaginais mort, je voyais le cercueil fermé au fond du trou et entendais une voix qui venait de l'intérieur. C'était lui, c'était sa voix qui grondait :
- Sors-moi de là ! Tu entends ! Sors-moi de là tout de suite ! Qu'est-ce que tu fous quand je t'appelle? Sors-moi de là !
Imaginer cela m'était insupportable, je préférais mourir à sa place. C'était lui qui devait vivre, pas moi.
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La fuite
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Août 1998
En vacances, présent tout le jour, Hubert Botal se déchaîne contre moi. C'est à cette époque qu'il commença ( entre autres agressions ) à me lancer du café au visage :
- Estime-toi heureuse, il n'est pas bouillant ! Mais ça viendra !
Je le guettais dès qu'il avait une tasse à la main, prête à m'enfuir. J'essayais d'éviter les repas, mais il entrait alors dans une telle rage, avec menaces de plus en plus précises, que je revenais, réellement affolée. Il se montrait alors très gentil, quelques heures, puis m'insultait à nouveau, sans que je susse précisément pourquoi. La musique résonnait à fond en permanence, son violon envahissait tout, même mon jardin ( il jouait dehors ) ce qui ajoutait à mon angoisse.
Après deux semaines de ce traitement, réfugiée dans le grenier, en proie à une folle désespérance, je mets quelques affaires dans un sac et pars à Blois chez Joëlle, sorte d'amie gardée depuis plus de vingt ans, par épisodes. Joëlle est la seule de mes anciennes amies qui continue, de temps en temps, à me rendre visite à Ludère. Hubert Botal me la concède. Elle n'est pas dangereuse, ne le contredit jamais, l'écoute, le complimente; lui la flatte et l'encense volontiers, la manipule. Ce n'était pas une vraie amie. Joëlle avait une fois amené sa soeur, laquelle, horrifiée par le personnage, n'était jamais revenue. C'était ce qu'il voulait et Joëlle ne s'était pas posé de questions.
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Je m'interroge encore sur ce fait : Pourquoi m'étais-je réfugiée chez Joëlle, sachant que, toute acquise à Hubert Botal, celle-ci ne me croirait jamais si je tentais de lui dire la maltraitance? Pourquoi ne pas être allée chez Anne Ménéri ou Hélène Risant, ou une autre vraie amie qui, malgré l'éloignement et l'absence de contacts des dernières années, m'aurait peut-être amenée à parler, à enfin briser le silence dans lequel j'étais enfermée? Une amie qui m'aurait crue et m'aurait aidée.
J'allai chez Joëlle car, en réalité, je ne voulais pas parler. Je savais qu'en brisant le silence, je briserais la belle image du couple donnée aux yeux du monde et qu'Hubert Botal exigeait de préserver. Le couple, alors, éclaterait. Je ne voulais pas cela, ce n'était même pas imaginable.
Mon jardin, travaillé follement depuis tant d'années, commençait à prendre forme, à devenir tel que je l'avais imaginé et rêvé. J'étais en pleine création, la roseraie, les lilas, le lavoir... J'étais incapable de faire autre chose.
Je ne voulais pas quitter Hubert Botal, je refusais de perdre mon jardin (cette idée même me glaçait, je m'immobilisais, terrifiée, mon coeur battant jusque dans mes tempes, déraillant, hurlant jusqu'à mourir ). Même dans la violence, même dans les menaces de mort, je voulais poursuivre cette oeuvre qui était au centre de tous les chantages.
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Je m'enfuis, sachant que je ne donnerais à personne les vraies raisons de cette fuite. Je voulais qu'il cesse les violences et comprenne que j'étais capable de partir s'il continuait. Pauvre, pauvre. En m'enfuyant chez Joëlle, je n'allais pas bien loin, ne l'inquiétais pas beaucoup. Hubert Botal savait que Joëlle ne ferait rien contre lui, au contraire. Ma fuite fut un appel au secours, mais je n'allai pas chez la bonne personne.
Je pars donc, et lui laisse un mot dans la cuisine, disant que je n'en peux plus d'être ainsi traitée, qu'étant nulle, fainéante et inutile, je ne devrais pas beaucoup lui manquer.
Il appelle aussitôt pour me retrouver, c'est rapide car je ne vois plus personne depuis des années. Il y a Jeanne, ma fille, et Joëlle. Il ne se trompe pas.
Il laisse des messages désespérés à ma fille, puis lui parle de la même manière :
- Jeanne, je ne comprends pas ce qui se passe. Je suis perdu, je suis malheureux. Ta mère est partie, je ne sais pas pourquoi. Je suis très gentil avec elle, tu sais bien, je l'aime tant. Elle fait une dépression nerveuse, une vraie dépression nerveuse.
Il insiste. Ce n'est pas la première fois que Jeanne reçoit des appels de ce genre ; quand je reste trop longtemps dans le grenier, il l'appelle aussi. Jeanne sait que je ne fais pas de dépression nerveuse, mais comprend que je suis malheureuse. Je l'appelle pour la rassurer, mais ne sais quoi lui dire, je ne veux pas révéler la vérité, c'est trop difficile, et je ne veux pas quitter Hubert Botal, je ne veux pas mettre mon couple en péril, je ne veux pas quitter mon jardin.
Hubert Botal tient sans doute le même discours à Joëlle, qui entend beaucoup mieux ses appels déchirants. Je n'ai jamais su la teneur de leurs propos, Joëlle ne formule rien, elle élude.
Je suis chez elle avec mon sac que je ne déballe pas, je bredouille, je pleure, elle est devant moi, me regarde, m'observe, semble se demander ce que je fais ici au lieu d'être auprès de mon mari qui m'aime tant. Je me sens alors cernée d'étrangers menaçants et, malgré tout, en insécurité totale loin de mon jardin. Comme une prisonnière qui ne sait plus vivre en dehors de sa prison. Où es-tu mon merveilleux ? Comment pourrais-je t'abandonner ?
Je l'appelle, lui, le soir même.
Il ne fait bien sûr aucune excuse, ne reconnaît rien des violences en tous genres ni des cruautés, comme toujours, c'est moi qui suis fautive. D'un ton glacial il m'explique que je devrais avoir honte " honte !" d'être partie alors qu'il était sur son tracteur et passait le broyeur dans les champs. Ma fuite ne le touche pas, seul le moment choisi pour déserter le scandalise. Cela lui permet d'ignorer la vraie raison de la fuite, qu'il n'aborde pas, et de m'accabler encore en toute impunité.
Je suis " ignoble ! immonde !" Il le répète, il insiste, il accuse, il en est grandement offensé, outragé :
- Tu es ignoble d'être partie alors que j'étais sur mon tracteur !
Des années plus tard, cette réflexion me laisse encore pantoise.
Il est bien trop gentil, poursuit-il, et j'en profite. Si je pars, il n'aura aucune peine pour me remplacer, et payer des gens pour la maison et le jardin. Dans ce cas je n'aurai rien, et surtout pas mon jardin. Que je n'oublie pas ! Jamais ! Le jardin est à lui, il en fait ce qu'il veut, il peut le détruire, le passer au " Round-up " ou au broyeur ! De plus, profère-t-il, comme je suis incapable de travailler, il n'ose penser à ce que je vais devenir !
- La rue pour toi ! hurle-t-il, la rue !
Je suis anéantie. Je n'ai pas d'argent, ne sais comment m'échapper, refuse de laisser mon jardin, ne veut parler de rien à personne, j'ai honte. Et si je sors du silence, si je réussis à parler, qui me croira ?
La nuit, dans un lit chez Joëlle, je me sens perdue. Il n'admet rien, ne s'excuse de rien, si je reviens tout continuera comme avant, empirera sans doute; les poings menaçants s'abattront, moins redoutables que les insultes, le langage ordurier, les humiliations. Qu'avais-je espéré?
Je fus très lucide cette nuit-là, mais pas au point de m'enfuir à nouveau et d'aller me réfugier chez une vraie amie, à qui j'aurais pu parler enfin, pour pouvoir le quitter.
Au matin, tétanisée, décervelée, brisée, je me sentais incapable de reprendre un travail quelconque, je me répétais ( comme il le répétait ) que je ne savais rien faire. J'étais coupable, responsable de tout, j'avais peur, et, cela peut paraître invraisemblable, n'avais qu'une envie : aller me jeter aux pieds d'Hubert Botal, lui demander pardon, et retrouver mon jardin, ma beauté, ma plénitude.
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Je me sentais aussi démunie et désespérée qu'à certaines périodes de mon enfance, caressais une petite cicatrice sur une veine bleue de mon poignet. N'allais-je pas, comme alors, garder en permanance une lame de rasoir dans ma poche pour pouvoir échapper, au cas où les choses deviendraient trop difficiles ?
Tout comme alors, il m'était impossible de partir. J'avais voulu, j'avais essayé et étais partie seule sur la route. Pourtant j'étais revenue, au milieu de la nuit, j'étais revenue. Il n'y avait pas d'issue. Quand j'avais huit, onze, treize, quinze ans, il n'y avait pas d'issue non plus, je ne pouvais pas m'enfuir, je n'étais capable de rien.
J'avais lu quelque part, et noté : " Quand on a sept ou onze ans, il est moins effrayant de se considérer comme un raté décevant, indigne d'amour, que d'admettre que l'on vit avec un monstre."
Mais comment est-il possible qu'à l'âge adulte, lorsque l'on a un métier et des enfants, on puisse encore considérer les choses de la même façon ? Toute la vie, les joies, les épreuves, les naissances et les deuils, les choses dans la tête qui sont devenues des livres, des expériences en pagaille, tout cela n'empêche pas que l'on éprouve la même honte à dire, à reconnaître, la même volonté de cacher, quitte à y laisser sa peau.
Je ne pouvais plus quitter Hubert Botal. C'était trop tard, il eût fallu m'enfuir dès le début, à la première insulte, à la première gifle. La femme que j'étais, libre de faire des choix, indépendante, disparaissait, laissait place à la " chose " d'Hubert Botal.
J'étais incapable de gagner ma vie, incapable de faire un pas à l'extérieur de mon jardin. Au dehors, tout me faisait peur.
Une ombre géante planait sur moi, son Ombre : il était inconcevable que je puisse me dresser contre lui, l'accuser, le montrer au monde tel qu'il était.
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Je revins à Ludère le lendemain matin. Ma fuite n'avait pas été longue, et ratée.
Hubert Botal m'accueillit avec son discours habituel :
- Tu as fait ta méchante, ce n'est pas bien de faire sa méchante, tu as de la chance, j'ai beaucoup de patience avec toi. Tu es dépressive, fatiguée sans doute, ce n'est pas grave, ça arrive à tout le monde d'être fatigué...
Une fois de plus j'étais fautive, mais on allait me pardonner. Puisque j'étais fatiguée, il m'offrit cinq heures d'aide-jardinier par semaine. Son discours était logique, et surtout, surtout, c'était une façon de me relancer vers le jardin. Immédiatement, il me parla de la taille urgente des buis; il m'en parla avec gentillesse, revenant sur ma fatigue, essayant de la comprendre, ajoutant en souriant, comme pour me taquiner :
- Tu as perdu une journée avec tes bêtises.
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Il était prudent, et gentil, compréhensif. Il avait senti souffler un vent défavorable, craignait que je cesse de travailler, que je réduise, et qu'ainsi je sorte de l'esclavage dans lequel il me tenait à merci. Il était indispensable que je me remette au travail en urgence, et bien sûr, devant tant de gentillesse et sans rien comprendre, aveugle aux manipulations, je m'y remis avec plus d'ardeur encore. Pauvre, pauvre.
J'étais fatiguée. Pour qu'elle autre raison aurais-je voulu m'enfuir ? Il était tellement gentil avec moi.
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Après cet épisode, je ne suis plus jamais partie. Je m'enfuyais dans le jardin et rentrais quand la nuit devenait froide. J'étais inapte à partir, définitivement.
Et mon retour, ma défaite, le confortèrent, lui, dans l'idée du pouvoir absolu qu'il avait sur moi, accroissèrent ce pouvoir. Car dans les mois qui suivirent, il augmenta d'un cran la violence, lors de crises qui survenaient sans raison apparente, avec humiliations décuplées, violences physiques, langage ordurier devenant constant à cette époque et s'aggravant jusqu'à la fin, entrecoupées de périodes d'accalmie durant lesquelles les sarcasmes, la dérision et le mépris s'infiltraient fréquemment, dits sur le ton de la plaisanterie ou lancés avec un timbre de voix glacial au cours des monologues glorieux qui tenaient lieu, souvent, de conversation. La contradiction, ou toute réponse non conforme, devenait impossible, sous peine de dénigrement immédiat déviant du sujet abordé.
J'étais partie, et revenue le lendemain. J'avais accepté les conclusions concernant ma culpabilité, à savoir que j'étais dépressive et fatiguée, et reconnu que lui était " très gentil ", ainsi qu'il le chantait plus que jamais. J'avais montré implicitement que j'étais liée à lui quoiqu'il arrive.
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